Écrire et penser un site
Philippe Rygiel
Chercheur associé au
Laboratoire
de sciences sociales ENS-EHESS
Professeur au Lycée technique
Pierre Émile Martin
prygiel@elias.ens.fr
Le site Clio d'histoire sociale de l'ENS est né en 1997, à l'initiative de
chercheurs de l'ENS et de l'EHESS partageant un commun intérêt pour l'histoire
sociale contemporaine. Plusieurs logiques présidaient à la création de ce
site, émanation d'un groupe qui lui préexistait. Il faut faire sa place parmi
elles à la simple curiosité et à la présence parmi nous d'Éric Guichard qui
put, grâce à sa double qualité de chercheur en sciences sociales et de
praticien de l'informatique, jouer le rôle de l'indispensable médiateur qui
nous permit de nous lancer dans l'aventure.
D'autre part nous avons eu recours au Web, parce qu'il paraissait susceptible
de nous aider à trouver des réponses aux problèmes auxquels nous confrontait
notre activité: difficultés d'accès à l'information scientifique, définition
par les maisons d'éditions de normes, peu compatibles avec les exigences d'un
travail scientifique, qui tendaient à exclure de la publication tant les
éléments du dossier documentaire, que l'appareil critique. Enfin il nous
semblait qu'il devenait difficile de trouver des endroits où l'on puisse
échanger des matériaux, des données, matière première de notre travail que
nous nous épuisions à accumuler chacun de notre coté. Internet représentait un
moyen peu coûteux, rapide et performant de diffusion de l'information, au sein
de notre communauté scientifique, voire un outil facilitant la mutualisation
partielle de la recherche, et permettant donc de dépasser certaines des
difficultés rencontrées.
Nous avons donc tenté de définir les contours d'un serveur Internet
répondant à nos besoins. Nous voulions que les historiens puissent trouver
un lieu où il leur soit possible de s'informer sur ce qui les intéresse, et ne
trouve pas sa place dans les circuits classiques de la communication
scientifique. D'autre part, nous voulions ouvrir un endroit où l'on puisse
trouver des outils utiles à l'exercice de notre profession. Notre site devait
enfin permettre des échanges rapides entre chercheurs engagés dans les mêmes
travaux.
Si le site rêvé et le site réalisé se ressemblent, ils ne se confondent pas.
Alors que notre cadre de référence était la revue papier, la structure même
du site permet de constater que celui-ci ne peut être considéré comme
l'équivalent électronique d'une revue papier. D'une part, il a d'autres
fonctions, d'autre part, il n'est pas de même structure. De plus alors que
la majorité d'entre nous prévoyait de donner naissance à un site couvrant un
champ très large, le site actuel se présente comme une revue scientifique
très spécialisée.
Les fonctions du site ne sont pas non plus celles que nous avions anticipées.
Notre site n'est pas un lieu de débats ni de confrontations scientifiques; à
l'inverse, fonction à laquelle nous avions peu songé, le site joua le rôle
d'un aimant, et permit à de jeunes chercheurs de prendre contact avec nous, et
de collaborer à nos travaux. D'autre part il devint un laboratoire où
s'élaborèrent des formes d'écriture adaptées à ce nouveau medium, même si les
innovations proposées ne rencontrèrent pas toujours l'écho escompté. Le
gestionnaire d'un site est en effet parfois surpris des réactions de ses
lecteurs. Les nôtres ainsi viennent chercher des informations
bibliographiques, des documents bruts, mais les articles scientifiques sont
plus rarement consultés, constat dont l'interprétation est malaisée.
L'expérience menée suscite parmi nous un débat. Le site, en l'état, est un
outil précieux pour un réseau de recherche. Si nous voulons cependant
construire un outil qui permette échanges et confrontations entre les membres
d'un champ disciplinaire dont les frontières dépassent notre micro-spécialité,
et rende possible la diffusion d'une partie de leurs travaux au delà de la
communauté scientifique, il nous faut diversifier nos thématiques et enrichir
les fonctionnalités du site. Cela suppose un changement d'échelle. Cependant,
la reconnaissance institutionnelle des tâches de maintenance et de gestion de
site, sous leur double aspect de maîtrise technique et de contrôle du contenu
éditorial, n'est pas encore acquise. Or, pour passer d'un bulletin à une revue
électronique ambitieuse, il faut disposer d'un budget temps que nous ne
pourrons dégager s'il nous faut compter uniquement sur les moments abandonnés
par les membres de notre équipe. D'autre part, il sera difficile d'obtenir des
contributions de qualité de la part de nombreux chercheurs tant que les
publications électroniques n'auront pas dans notre domaine le statut de
publication scientifique.
Nous conclurons en exprimant la conviction que l'histoire de notre serveur
résume celle des premiers sites français de sites de sciences sociales. Au
bricolage et à la découverte enthousiaste des premiers temps, mené par
quelques francs-tireurs, a peu a peu succédé une exploration plus méthodique
des potentialités du medium, qui n'est pas encore terminée, et une réflexion
sur ses usages possibles et les contraintes qu'implique le recours à
celui-ci. Beaucoup je crois partageraient le constat qui en découle: le
développement d'un réseau de sites ambitieux, vitrine et outil de diffusion
des travaux des spécialistes des sciences sociales françaises, aura un coût,
et passera par la mobilisation de moyens financiers, et surtout humains,
importants, ainsi que par la redéfinition des tâches des chercheurs.
Ce document a été traduit de LATEX par HEVEA.