La culture du réseau suppose-t-elle l'appropriation d'une culture
numérique?
Serge Proulx
Professeur titulaire
Département des
communications
Université du Québec à Montréal
proulx.serge@uqam.ca
Avec la participation d'une équipe interdisciplinaire de chercheurs québécois,
nous sommes à construire un programme de recherche à volets multiples pour
savoir si, des usages intensifs du réseau Internet (par les membres de
diverses cohortes générationnelles), pourrait émerger la possibilité de
changements significatifs; d'une part dans les formes qu'empruntent les modes
d'acquisition et d'utilisation des savoirs (privés et publics); d'autre part,
dans les rapports sociaux qui se constituent dans les sphères respectives de
la vie quotidienne (famille, éducation, communication, consommation, travail,
loisirs). L'angle particulier par lequel nous aborderons ici ce questionnement
consiste à postuler que les usages et les représentations associées à la
technologie Internet font resurgir une idée, un concept qui avait connu ses
heures de gloire au temps des contre-cultures des années soixante et
soixante-dix, à savoir: la culture du réseau. Cette problématique fait
apparaître deux questions principales.
Premièrement, peut-on dire qu'une société fondée sur l'information et
la connaissance prendrait fondamentalement appui sur une maîtrise par une
majorité de ses membres, de la culture technique informatique ---ou culture
numérique--- elle-même à la base de la constitution du réseau Internet? Ou au
contraire, le développement de cette nouvelle culture du réseau peut-il être
complètement indépendant de l'acquisition des éléments d'une culture
technique? Si l'apprentissage d'un minimum de culture technique apparaît comme
un passage obligé dans l'économie du savoir, alors la clarification des
conditions d'une appropriation individuelle et collective de cette culture
technique devient un enjeu primordial pour le contrôle démocratique de
l'organisation sociale de l'avenir. Par appropriation, nous entendons la
maîtrise (technique, cognitive) et l'intégration créatrice d'éléments de cette
culture numérique dans la vie quotidienne des utilisateurs individuels et des
collectivités.
Deuxièmement, peut-on mettre en relation les pratiques individuelles et
collectives d'Internet et le développement de formes nouvelles de rapports
sociaux (au sein de réseaux d'individus et de groupes) davantage fondés sur
l'entraide, la coopération, le support social, et cela, dans des sphères
d'activités souvent inédites? Dans l'affirmative, cela indiquerait que les
pratiques interactives liées aux réseaux sociotechniques transversaux ---en
complémentarité ou parfois même en opposition aux réseaux sociaux
traditionnels intra-familiaux ou intra-organisationnels--- pourraient
coïncider avec une nouvelle ampleur des pratiques de coopération et
l'émergence de ce qu'on pourrait donc appeler une culture du réseau. En même
temps, et paradoxalement, on constate que ces nouvelles pratiques
d'interactivité sont aussi le lieu d'un surgissement d'abus et d'intolérances.
Il reste que l'appropriation constructive de cette culture du réseau
apparaîtrait alors comme une clé vitale de l'insertion des individus et des
collectivités dans une société de l'information et de la connaissance.
Dans cette perspective, nous estimons qu'une étude approfondie des pratiques
d'usagers intensifs d'Internet (catégorisés en six cohortes: 3--5 ans; 6--11
ans; 12--17 ans; 18--29 ans; 30--54 ans; 55 ans et plus) ---comparée à des
non-utilisateurs ou à des utilisateurs qui amorcent une démarche
d'appropriation--- pourrait constituer la base empirique d'un programme de
recherche visant à fournir aux décideurs et représentants des milieux
socio-économiques des données sur les éléments caractéristiques de cette
nouvelle culture et sur ses conditions d'émergence et d'appropriation. Les
tendances et faits porteurs d'avenir que nous aurons dégagés de ces données
serviront ensuite à la mise en place de scénarios prospectifs susceptibles
d'éclairer les décideurs dans la formulation de politiques publiques
pertinentes pour la gestion des collectivités dans une économie du savoir.
Ce document a été traduit de LATEX par HEVEA.