Apports heuristiques de l'atlas

Apports heuristiques de l'atlas du premier tour
de l'élection présidentielle française de 2002

Éric Guichard
13 mars 2005

Résumé

Je commence par montrer les apports cognitifs, culturels et réflexifs d'un atlas électronique (point 1).

Ensuite, je propose quelques analyses (point 2): le territoire et la culture apparaissent plus déterminants que le statut social ou professionnel en matière de choix électoral. Ce sont en effet ces deux premiers paramètres qui expliquent que MM. Jospin et Chirac aient des distributions analogues, qu'ils soient indistingables, et qu'ils manifestent les mêmes faiblesses face aux extrêmes. Si le second l'emporte, c'est parce qu'il est favorisé par une surreprésentation politique du rural. Celle-ci semble nuire à l'expression de la démocratie.

Mais 75% des titulaires de cartes d'électeurs ont refusé de porter leur voix sur l'un ou l'autre de ces candidats. Il y a là le témoignage d'un profond malaise. L'élection de 2002 prouve que les partis politiques peinent à l'entendre et à lui donner des réponses rationnelles.


Sommaire

1  Pratiques éditoriales
    1.1  Heuristique
    1.2  Délégation
    1.3  Réflexivité
2  Quelques illustrations
    2.1  Géographie électorale
        2.1.1  La traduction de l'évidence
        2.1.2  Le dévoilement de problématiques
        2.1.3  La manifestation de paramètres complexes
    2.2  Analyse politique
    2.3  Analyse sociologique
3  Conclusion
4  Postface: retour au territoire
    4.1  La dictature du rural
    4.2  La puissance du territoire

Note

Le «mode d'emploi» de l'atlas du premier tour de l'élection présidentielle française de 2002 et ses fonctionnalités, sont décrits à l'URLindex.html.

La bibliographie est en cours de réalisation et sera disponible dans une prochaine version de cet article.

1  Pratiques éditoriales

Le format html et plus généralement l'édition sur le web ont favorisé le développement d'une écriture hypertextuelle, tandis que l'informatique en permit une production à la fois automatisée et personnalisée. Les moteurs de recherche et les guides d'itinéraires donnent une preuve de ce double phénomène. Le format SVG (Scalable Vector Graphics), dédié au graphique du web, prolonge ces dispositifs d'écriture1.

La fabrication de l'atlas2 utilise ces deux registres de l'écriture électronique, en les appliquant à cet objet entre le texte et l'image qu'est la carte: celle-ci se «lit», et s'écrit d'une façon presque aussi normalisée que le texte (elle dispose d'une grammaire, aussi appelée sémiologie graphique); elle est souvent conçue à partir de listes, de tableaux de nombres, ou de récits de voyages. Ses sources et ses usages en font donc un objet qui s'intègre pleinement dans l'écriture -il en est de même pour le graphe, le schéma, le croquis, qui semblent eux aussi plus relever de l'image que d'une combinatoire produite à partir d'un alphabet fini. La carte s'intègre dans notre instrumentation intellectuelle, et son étude assure une réflexion précieuse à quiconque s'intéresse aux notions de texte et de document.

C'est pourquoi, avant d'aborder le thème même de l'atlas, je préciserai trois transformations induites par l'édition électronique, parce qu'elles soulignent les dimensions cognitive, sociale et matérielle de l'écriture.

1.1  Heuristique

Avant les ordinateurs, une carte ponctuait un labeur collectif de plusieurs mois ou années, fruit d'une conceptualisation, de calculs statistiques et de choix graphiques qui, une fois entamés, pouvaient être difficilement remis en cause. Elle signifiait une synthèse, une conclusion, même si elle pouvait ensuite devenir la source de nouvelles recherches, cartes ou productions.

La situtation a changé, au point que la cartographie s'intègre désormais dans les méthodes expérimentales : partant d'une problématique articulée autour de variables spatialisées, on produit une première série de cartes, rarement satisfaisante. On en réalise alors d'autres, qui le sont parfois aussi peu, ce qui invite alors à réorganiser ses données, voire à réorienter son projet. Ce va-et-vient s'intègre dans la pratique scientifique, il devient une méthode.

Une fois obtenue une carte pertinente, s'opère un dernier travail d'écriture: la production de plusieurs variantes de la même carte jusqu'à obtenir celle qui apparaît comme la plus instructive, la plus «lisible». Cet ultime travail d'écriture rejoint l'activité scientifique, quand par exemple, on veut réaliser une série de cartes comparables3. Ici, «forme» et «fond» sont étroitement liés. Ce qui est souvent le cas, quand on use de la «technologie de l'intellect» qu'est l'écriture, contrairement à ce qu'on entend parfois.

Le format SVG, avec ses outils de manipulation graphique (zoom sans perte de définition, déplacement dans la carte) et d'écriture hypertextuelle (affichage des informations structurant de la carte...) facilite l'appropriation de la méthode cartographique. Son application à un logiciel en ligne rend concrète l'heuristique de cette méthode.

C'est logique: toute transformation d'un des constituants de l'écriture a des effets directs sur notre pensée, sur nos capacités à raisonner. Et souvent, cette transformation est la conséquence d'une volonté -ou de la conscience d'un besoin: c'est pour améliorer l'écriture que le web et ses applications comme le SVG ont été conçus.

1.2  Délégation

Avec un instrument comme l'atlas, le travail éditorial est délégué aux utilisateurs: ce ne sont plus les politistes qui choisissent la carte à faire, ni ses paramètres (nombre de plages, candidats...), mais les lecteurs. L'analyse et la synthèse de la carte obtenue sont aussi confiées aux derniers. Certains considérent que l'exercice est périlleux: en amont, puisqu'on peut produire des cartes dénuées de sens4; et en aval, puisque l'interprétation n'est plus «validée» par les experts...

Ces critiques expriment en fait une double défiance: face au web, et face à ses utilisateurs. Je leur apporte deux réponses.

En fait, cet atlas complète la publication imprimée et le travail éditorial des experts: il est d'ailleurs fréquent que des technologies de l'intellect cohabitent plus qu'elles ne s'opposent.



Ceci dit, le fait que je me sente obligé de préciser le point précédent met en évidence les déterminants qui me structurent, en tant qu'être humain de culture française: il m'apparaît qu'il est toujours difficile aux personnes ayant ce profil d'échapper à la suspicion quand elles produisent un objet électronique, «internétique» (en ont-elles la légitimité?), ou au mépris quand elles les utilisent (en ont-elles la compétence?). Étrange situation, qui me semble symptomatique des difficultés de notre pays à échapper à la tutelle et à profiter des dynamiques du monde contemporain et de ses individus. Et si cet atlas offrait un moyen de s'émanciper de cette doxa française, en matière politique comme en matière d'acquisition de connaissances, il remplirait alors une fonction chère à tout scientifique, en devenant un instrument d'approche d'une vérité, et donc d'aide à l'accroissement de la liberté.

1.3  Réflexivité

Avec son statut méthodologique et logiciel, cet atlas invite à imaginer et à construire des cartes inédites; il autorise tous les regards possibles. Il favorise par là une dynamique comparatiste.

Mais, comme toute édition électronique, et plus généralement, comme tout travail d'écriture, il nourrit aussi une mise en miroir, une position réflexive8: le repérage des constituants de l'écriture, du support à l'activité mentale, du système de symboles aux écoles de pensée, aide à comprendre comment ces objets interagissent, comment ils font système: par exemple un dispositif d'écriture devient une méthode (cf. point 1.1); et comprendre le fonctionnement de l'écriture invite aussi à examiner les relations entre ces objets, à comprendre le statut des outils conçus pour appréhender les unes et les autres, et ainsi de suite de façon récursive. On comprend alors l'architecture de la pensée et de la science, et, ce faisant, on participe à la production et à l'optimisation de la science.

J'ai développé ailleurs cette notion de réflexivité. Je voudrais ici l'illustrer en montrant la relation entre l'activité éditoriale, l'exercice mental, la matière et l'industrie. Dans un atlas électoral imprimé, dans un quotidien, en plus encore dans une revue de sciences humaines, le nombre de cartes que l'on peut publier est réduit: le papier coûte cher9. Ces contraintes économiques influent sur le type de carte à publier (une carte régionale plutôt que plusieurs cartes départementales, trois couleurs plutôt que six...), et aussi sur son thème (description des oppositions entre quelques grands partis plutôt que de la compétition entre tous les petits, etc.); et donc sur le concept qui conduit à l'article qui associe carte(s) et commentaire. Autrement dit, le fait de vouloir produire une synthèse, une analyse, correspond bien à une exigence scientifique, mais la façon dont cette dernière se réalise découle partiellement de facteurs matériels.

On comprend alors que l'oubli de cette influence de la matière sur notre psyché résulte d'une intégration implicite, d'une incorporation des normes économiques dans nos fonctionnements intellectuels, et aussi que la transformation de ces dernières risque d'avoir des effets conséquents sur nos pratiques mentales à venir, et réciproquement10.

2  Quelques illustrations

Les diverses analyses auxquelles peut conduire cet atlas s'organisent suivant trois axes: géographique, sociologique et politique.

2.1  Géographie électorale

La lecture des cartes rappelle d'abord un fait connu: le territoire (superposition dans un même espace de la nature et du social) est un paramètre essentiel du vote politique. La distribution des voix n'est pas aléatoire: elle s'avère homogène sur des espaces qui dépassent largement la commune.

2.1.1  La traduction de l'évidence

Certes, l'existence de pôles, de zones homogènes et de frontières, a un fort rapport avec la géographie sociale. Par exemple, la réalité territoriale est parfois liée à l'implantation locale des candidats -cf. le vote pour M. Chevènement dans le territoire de Belfort (D90) ou en Franche-Comté- ou au caractère localisé de la (non-) réception de leur discours - comme celui de M. Saint-Josse dans la baie de Somme (D80), ou à l'opposé, à Paris. Elle est aussi corrélée à la distribution spatiale des classes sociales à l'échelle supra-communale: on vote plus pour M. Madelin dans les Hauts-de-Seine qu'en Seine-Saint-Denis11.

2.1.2  Le dévoilement de problématiques

Mais la notion de territoire prend tout son sens quand il invite à préciser les variables sociales qui sous-tendent sa structure. La carte du vote «Hue - Laguiller» en Île de France en donne une preuve. Elle s'interprète aisément une fois visualisée (persistance de foyers communistes en banlieue parisienne), même si l'on s'étonne que les pourcentages oscillent grandement: entre - 12% à + 20%. Mais je ne l'aurais devinée, même avec une connaissance fine de l'électorat francilien. Plus édifiante encore est la carte «Besancenot + Hue - Laguiller»: le territoire des deux premiers candidats s'étale de façon homogène à partir de quelques villes de la proche banlieue, mais se mite dès que l'on sort des quatre départements de la petite couronne (D75, D92, D93, D94).

Le territoire invite alors à questionner la pertinence des variables communément explicatives: on aurait plus imaginé une corrélation qu'une compétition entre les deux principaux représentants de l'extrême-gauche. De même quand on découvre un rejet de M. Jospin à la périphérie de l'Île de France, particulièrement manifeste à l'Est de la Seine-et-Marne: dans une commune sur deux de ce département, les candidats d'extrême-gauche (M. Besancenot + M. Gluckstein + Mme Laguiller) talonnent le ténor socialiste: la différence entre lui est les premiers est inférieure à 2%, et parfois négative; et une autre moitié des communes de ce département lui préfère nettement les candidats d'extrême-droite (M. Le Pen + M. Mégret): il y fait au moins 11% de moins que ces derniers12. Quelle structure sociale de l'Est du département peut bien expliquer une telle attitude? J'avoue ne pas avoir de réponse, si je désire éviter les stéréotypes: la fonction du territoire est aussi de poser des questions dérangeantes.

2.1.3  La manifestation de paramètres complexes

L'étude du vote «Laguiller + Gluckstein + Mégret + Le Pen» en Île de France est aussi instructive; les communes ayant voté à moins de 15% pour ces quatre candidats définissent deux territoires: d'abord, Paris, sans ses quartiers «populaires» (18e, 19e, 20e), mais avec son immédiate banlieue Sud-Est (Boulogne, St-Claud, Sèvres, Viroflay, Vaucresson, etc.) et son prolongement jusqu'à Saint-Nom-la-Bretèche (le Chesnay, Rocquencourt, Bailly, etc.); ensuite, les communes voisines de l'université Paris-XI (Orsay, Gif-sur-Yvette..., et, un peu plus haut, Jouy-en Josas, Buc, etc.), ce second territoire étant plus émietté que le premier. Si l'homogénéité des profils politiques de la capitale et des universitaires de sa banlieue Sud peut se comprendre, je reste surpris par la fonction «politique» de l'autoroute A13, qui raccorde certaines communes de l'Ouest à la capitale, alors que leur profil social peut s'en écarter grandement, ou au contraire, s'avérer proche de celui d'autres communes aux comportements différents13.

Dans ce dernier cas, au-delà des idéologies, des revenus, ou des origines, ce serait une culture commune qui se donnerait à voir à la lecture de ces territoires spécifiques. Culture dont on sait par ailleurs qu'elle constitue peut-être un des objets les plus difficiles à définir en sciences humaines14. À titre de confirmation, les lecteurs pourront réaliser la carte... «Jospin + Chirac», qui elle aussi semble s'expliquer avant tout en termes de culture partagée.



De façon générale, le territoire apparaît donc particulièrement pertinent pour comprendre une élection. Au point qu'il devrait être explicitement intégré en tant que variable explicative d'un comportement électoral. D'autant que les variables plus classiques, qui font fi de la géographie, au profit de la profession et de l'appartenance sociale ont montré leurs limites en 2002: les prévisions n'ont pas été à la hauteur de leurs prétentions. C'est une des fonctions de cet atlas que de mettre en évidence une configuration territoriale de la France inattendue, car actuelle.

2.2  Analyse politique

Je rappelle que cet atlas est avant tout un instrument scientifique et que mon intention est d'en détailler les potentialités; c'est pourquoi je continuerai de proposer des pistes originales. Aux utilisateurs de les explorer -aucun chemin, aussi buissonnier soit-il, ne leur est a priori fermé- ou de vérifier des résultats plus connus.

Je commencerai par l'exemple de la Somme (D80) pour inviter à une analyse politique: ce département est particulièrement républicain, au vu de son taux d'abstention: inférieur à 23% pour les 3/4 des communes (au même quartile, la région «Bretagne» affiche 25% -comme la Picardie-, les «Pays de la Loire» 26%, l'Île de France 32%, et la Corse 46%). Les «blancs et nuls» sont plus surprenants. Souvent très bas, inférieurs à 7% des inscrits dans 35 900 communes (maximum 2% à Paris), ils oscillent ici entre 10% et 30% pour une douzaine de communes15. Est-ce le premier symptôme d'un malaise de ce département face à la classe politique?

Bien sûr, le score le plus commenté a posteriori- est celui de M. Saint-Josse, qui atteint 50% (et qui va de 27% à 45% dans tout l'estuaire de la Somme16) et dépasse les 14% dans la moitié des communes. Les deux principaux candidats (MM. Chirac et Jospin) sont bien en peine: une carte de distribution uniforme à quatre plages montre que dans la moitié des communes, leurs scores réunis sont inférieurs à 30% - ce qui signifie que leur médiane est à ce niveau17.

M. Saint-Josse crée une frontière au sens où tous les autres candidats ne peuvent établir des taux élevés qu'à l'Est du département, puisque le littoral est devenu son fief. Mais ceux-ci obtiennent parfois d'excellents résultats, et la dispersion des votes désarçonne le lecteur, profane ou averti: M. Megret dépasse les 8% dans une dizaine de (petites) communes, et atteint là 23%, un de ses meilleurs scores18. De même pour Mme Boutin, qui dépasse les 8% dans cinq communes, toutes de moins de 118 inscrits et pour M. Chevènement, qui obtient ses maximaux -analogues à ceux de la précédente candidate- dans une trentaine de villages. Ou encore pour Mme Lepage19, M. Mamère -même si on comprend que les sympathisants de M. Saint-Josse réduisent singulièrement leur espace électoral-, M. Madelin20, M. Besancenot21 ou Mme Taubira.

Quelques autres candidats trouvent une implantation plus robuste et plus urbaine:M. Hue tire un peu son épingle du jeu en obtenant entre 8% et 28% dans une soixantaine de communes, son meilleur score étant atteint aux confins de la Seine-Maritime22. M. Bayrou -médiane à 6%, maximum à 21%- réalise entre 9 et 18% à Amiens et sa banlieue, environ 10% aux alentours d'Albert (Nord-Est du département, 7615 inscrits). Mme Laguiller est bien implantée: une médiane à 8%, un maximum à 36%, avec de bons taux dans les villes23. Elle est cependant distancée par M. Le Pen (médiane 17%, maximum 47%), qui s'empare aisément des villes: 16% à Amiens, 15% à Albert. Ce dernier devance M. Chirac dans environ la moitié des communes, et M. Jospin dans... 80% d'entre elles.



Plusieurs constats se déduisent de ces résultats:

2.3  Analyse sociologique

Il est en effet difficile d'imaginer que les trois quarts des Français seraient stupides, ou qu'ils manqueraient de sens civique28. Mais ce premier tour manifeste un manque de confiance total en les partis républicains, voire un désespoir. Cet atlas ne permet pas de mesurer les raisons du discrédit de la classe politique française. Aussi, la valeur ou la réception des critiques quant à son incompétence, sa corruption, son fatalisme (face à la domination US, à la bureaucratie européenne, à l'Asie), ou au contraire, quant à son excès de dialogue et de démocratie, ne sont pas évaluables dans le cadre de cette étude.

En revanche, ce choix du «tout sauf les ténors» peut s'expliquer par une réalité sociale fort dure (chômage, travaux temporaires et peu gratifiants, essor de la très grande pauvreté) qui finit par toucher directement ou indirectement la moitié des ménages. À ceci s'ajoutent des doutes quant à l'avenir (perte de confiance en la promotion par l'éducation, dégradation des garanties quant à l'emploi, à la santé et aux retraites), y compris sur le plan politique (absence de débats, perspective d'une intégration dans une entité à 25 têtes définie sur des bases économiques et administratives), et économique (éloignement des centres de décision et retour aux rentes).

Ces réalités, souvent douloureusement vécues et peu propices à l'accroissement de la confiance des Français en leurs institutions et en leurs représentants, bien moins souvent évoquées que le quotidien burlesque de ces derniers, ressurgissent au travers de ces cartes: ce sont la misère, le désenchantement, voire la colère qui semblent s'exprimer par ces comportements électoraux.

Il me semble qu'il vaut mieux les écouter que les critiquer. Je rappelle que seulement 25% des titulaires de cartes d'électeurs ont choisi MM. Chirac ou Jospin. De toute façon, la seule attitude scientifique possible consiste à évacuer toute notion de morale là où elle n'a pas sa place, et à se débarrasser de ses multiples préjugés face à autrui quant on analyse de telles cartes.

Cette attitude m'invite aussi à rappeler que, si les identités, les représentations, les sentiments d'appartenance sont construits sur du symbolique, celui-ci est bien plus complexe que sa présentation primaire donnée par les médias et les discours politiques29.

Il me semble enfin que ces constructions symboliques renvoient aussi à une notion bien individuelle, même si elle est projetée collectivement: celle d'image de soi; mais celle-ci est profondément mise à mal par le mépris.

Mépris des organes politiques dominants face à leurs électeurs, mais aussi mépris permanent, systématique, de chaque groupe envers chaque autre, même si certains sont plus «boucs émissaires» que d'autres: femmes, immigrés, jeunes, fonctionnaires, artistes, chômeurs, RMIstes... Le mépris touche aussi nos voisins étrangers, les parisiens, les provinciaux, les entrepreneurs, les étudiants, les «nantis», les internautes, les non-internautes, et au final toutes les personnes qui n'ont pas le comportement escompté ou fantasmé.

En ce sens, il y a là un trait culturel bien français, partagé par des personnes aux statuts sociaux, économiques, ou territoriaux fort variés. Le pays des droits de l'Homme, si avare de droits de la Femme, aime à mépriser l'«autre». Ce qui se manifeste par un refus d'écoute, de dialogue, et de débat politique, a un double effet sur le plan électoral:

3  Conclusion

Je ne reprendrai pas les propos du résumé, qui pourraient trouver leur place ici...

L'élection du 21 avril 2002 fut un choc pour la majorité des Français. Son étude cartographique révèle l'intensité du doute, du désabusement et du désespoir de nos compatriotes face à leurs représentants politiques, mais aussi face à leurs institutions. Avant de visualiser des milliers de cartes, nécessaires à la rédaction de cet article, je n'avais qu'une conscience diffuse de ce phénomène. Je crois la situation grave. Je crois que l'heure du respect, de l'écoute, du débat raisonné, est venue. J'espère que cet instrument cartographique pourra servir à bien d'autres personnes, et j'imagine que ces dernières arriveront aux mêmes conclusions que moi.

4  Postface: retour au territoire

4.1  La dictature du rural

J'ai montré combien la France était un pays dominé politiquement par la ruralité (cf. http://barthes.ens.fr/atelier/geo/communesfr.html pour la carte animée et le point II. 1 de http://barthes.ens.fr/atelier/geo/present-cybergeo.html pour un bref commentaire): la moitié des communes ont moins de 500 habitants. Par le truchement de leurs conseillers municipaux, ces hameaux finissent par avoir un poids considérable dans la sélection d'une des deux chambres, le Sénat, et donc de l'ensemble des représentants politiques.

Cette atomisation politique (on trouve couramment des communes de 14 inscrits) favorise un esprit «cloche-merle», donc réduit dialogues, débats et consensus, et légitime les comportements extrêmes. J'ai cité les exemples d'Epécamps et de Méréaucourt pour la Somme. Et je trouve utile de produire un florilège d'autres très grandes valeurs:

 
Saint-Médard-Nicourby (D46, Lot): 77 inscrits, 90% d'abstentions.
Montagagne (D09, Ariège), 35 inscrits, 32% pour M. Besancenot.
Majastres (D04, Alpes de Haute-Provence) 21 inscrits, 17% pour M. Gluckstein.
Fontpédrouse (D66, Pyrénées orientales), 135 inscrits, 50% pour M. Hue.
Ciamannacce (D2A, Corse du Sud), 220 inscrits, 82% pour M. Chirac.
Saint-Auban-d'Oze (D05, Hautes-Alpes) 64 inscrits, 34% pour Mme Laguiller (et 13% pour M. Besancenot, 2% pour M. Chirac).
Piano (D2B, Haute-Corse), 50 inscrits, 100% pour M. Le Pen (et 98% d'abstentions, donc 1 votant, puis 8 votants au second tour, tous pour M. Chirac).
Glorianes (D66, Pyrénées orientales), 18 inscrits, 50% pour M. Mamère.
Morionvilliers (D52, Haute-Marne), 33 inscrits, 28% pour M. Mégret (25 exprimés, 16% pour M. Le Pen, 8% pour M. Saint-Josse, 24% pour M. Chirac).
Saint-Jodard (D42, Loire), 362 inscrits, 37% pour Mme Boutin.
Véraza (D11, Aude), 38 inscrits, 61% pour M. Saint-Josse (2 abstentions, 5 voix pour M. Jospin, l'unique candidat de gauche obtenant des voix, le second ensuite le plus «à gauche» étant M. Chirac, obtenant lui aussi 5 voix).
Perelli (D2B, Haute-Corse), 120 inscrits, 65% pour Mme Taubira.

4.2  La puissance du territoire

Cette surreprésentation du rural se traduit dans les cartes, puisqu'aucun indice graphique ne permet de visualiser la taille des communes. Cette absence volontaire a des vertus pédagogiques: le territoire se «donne à voir», et aussi toutes les marginalités politiques de la France. Je l'ai déjà dit, en matière d'élections, on raisonne trop en termes d'électeurs (qui sont des entités pertinentes pour un suffrage universel direct, mais qui le sont déjà moins pour l'élection des députés et sénateurs), et pas assez en termes géographiques, et donc sociaux.

Or, la prise en compte de l'unité politique élémentaire (la commune) est fort instructive. Par exemple, dans les Ardennes (D08), M. Chirac a obtenu 18% des voix. Mais 21% en moyenne communale (je regarde son taux dans chaque commune et en fais la moyenne sur toutes les communes du département, sans tenir compte de la population de chacune). En revanche, M. Jospin a eu 16% des voix, mais en fait 12% en moyenne communale. Ainsi, une différence faible de 2% entre les deux candidats devient importante (9%), en prenant les communes comme entités statistiques. L'un gagne 3% quand l'autre en perd 4%.

Si je prends comme indicateur cette différence de gain entre les deux principaux candidats (ici 7% pour M. Chirac -exactement 7,62%) et si je l'étends à tous les départements, je fais le constat suivant: dans 55 départements, ce gain est supérieur à 2% en faveur de M. Chirac, dans 8, il est supérieur à 2% en faveur de M. Jospin (dans les 23 autres -de 1 à 19, de 21 à 95, plus les 2A et 2B...-, le gain pour l'un ou l'autre est inférieur à 2%).

Évidemment, cet indicateur favorise les valeurs traditionnelles: là où M. Chirac obtient un «bénéfice territorial», MM. Saint-Josse, Le Pen et Mégret en ont très souvent, un encore plus fort. Et la gauche plurielle perd toujours plus que M. Jospin, comme le montre le tableau ci dessous.

Ainsi, l'étude proprement territoriale met en valeur l'organisation spécifique de la France politique.


Tableau 1: Différence entre moyenne électorale et moyenne communale pour chaque département (372 correspond à 3,72 pour cent).
DptCHIRACJOSPINGAUCHE PLUR.VAL. TRAD.JOSPIN - CHIRAC (ref)
D08372-390-553182-762
D15445-296-419215-741
D62347-358-672417-705
D51272-405-623500-677
D57261-347-445154-608
D10234-348-512399-582
D54167-407-609506-574
D25260-306-414254-566
D53233-326-419274-559
D50256-288-369374-544
D55215-313-434223-528
D35222-275-443376-497
D2A429-67-78-204-496
D44159-332-483479-491
D14101-381-531561-482
D12232-234-384254-466
D95135-326-452421-461
D72174-285-408437-459
D52193-264-405246-457
D43323-115-18826-438
D76168-264-486396-432
D77100-301-397440-401
D45124-268-417531-392
D61138-250-304275-388
D91117-271-361310-388
D49120-266-355404-386
D6918-344-501526-362
D8695-267-364480-362
D4281-276-399255-357
D58173-183-371350-356
D68113-236-24293-349
D80113-229-409448-342
D5986-249-351363-335
D6744-271-343306-315
D7116-296-324229-312
D7993-218-306362-311
D3680-225-262345-305
D2879-217-269282-296
D2130-265-348391-295
D8878-211-278234-289
D70119-150-188127-269
D2761-202-281264-263
D3961-199-207127-260
D23123-135-155141-258
D8748-203-145304-251
D48102-144-145160-246
D0261-184-243206-245
D6396-135-182277-231
D4123-207-276319-230
D29109-119-173150-228
D7813-214-274409-227
D56134-88-183183-222
D1973-145-987-218
D6047-169-237265-216
D38-18-222-332379-204
D30-20326919205
D66-250-33249-75217
D26-303-8515369218
D31-108115-39461223
D09-187394584226
D06-345-68138341277
D83-339-3117365308
D11-171242239-107413


Notes:

1Même si il peut sembler induire une régression sur le plan de la mise en page du texte, qui ne coule pas dans un bloc...

2Rappelons que si d'aucuns ne connaissent d'atlas que commentés, la définition d'un atlas correspond exactement à la production que je propose: «recueil de cartes géographiques ou de tableaux» (Abrégé du dictionnaire de Littré, A. Beaujean, 1990, Librairie générale française).

3Par exemple, ici, choisir une même série de seuils pour des cartes de divers départements (méthode BFU).

4Exemple: carte des voix pour tous les candidats dont le nom commence par la lettre «B».

5Par exemple, à des fins touristiques.

6Ces cultures sont nourries par les multiples articles de journaux, ouvrages de spécialistes, cartes, publiés après chaque élection.

7Ni à profiter de cet atlas pour approfondir leurs connaissances en ces domaines.

8C'est l'intérêt de la coexistence de deux systèmes d'écriture, un classique -pré-electronique- et un plus jeune -mais il n'est plus si jeune que cela: l'écriture électronique est maintenant soixantenaire-, que de mettre en évidence certains tenants de la réflexivité.

9Coûts de production, d'impression, de transport, tous quasiment proportionnels au nombre d'objets produits (coût marginal fixe).

10L'informatique et l'internet sont avant tout des systèmes d'écriture produits par les humains, à des fins intellectuelles, et il est logique qu'ils aient des retentissements industriels et économiques.

11Cette homogénéité spatiale ne vaut pas à l'échelon infra-communal: dans chaque commune, l'ensemble des classes sociales est assez bien représenté.

12Et M. Chirac ne fait guère mieux: distancé de plus de 4% dans la moitié des communes.

13Louveciennes et le 9e arrondissement sont difficilement comparables, mais leurs scores sont proches: 12,1 et 12,7%; à l'opposé, Versailles, avec ses 17%, se rapproche plus du 19e arrondissement (18%) que de Louveciennes. On vérifie par une autre carte que ces (dis)similarités ne sont pas contredites par des taux d'absention bien différents (environ 30% pour toutes les communes précitées).

14Sur ce point, je renvoie aux lois statistiques liées aux usages de l'écrit et aux pratiques intellectuelles, qui s'écartent, avec leurs très grandes variances, des distributions produites par les catégories professionnelles ou sociales.

15Pour la Bretagne entière, 3 communes ont un taux de «blancs et nuls» supérieur à 10% - et le maximum est de 24%.

16Les autres départements où ce candidat dépasse les 50% sont: D04, D11, D21, D64, D66. Mais jamais on ne rencontre un effet de territoire analogue à celui de la Somme.

17Cette situation n'est pas pour autant exceptionnelle: la médiane du vote «Chirac + Jospin» vaut 29% dans le Rhône, 28% dans les Bouches-du-Rhône, 33% dans la Meuse... mais 40% dans le Morbihan et 44% à Paris.

18Départements en lesquels il dépasse les 20%: D02 (25%), D08 (23%), D70 (25%), D72 (20%), D80 (23%) et D83 (22%)

19Plafond à 7%, sauf dans un petit territoire de l'Est du département, constitué de communes de moins de 300 inscrits proches de Rosières-en-Santerre, où 8% à 19% des exprimés ont voté pour elle.

20Il fait moins bien que Mme Lepage, et ne dépasse 8% que dans 11 tout petits villages.

21Qui s'offre 4% dans plus de la moitié des communes, atteint un maximum de 14%; mais ne dépasse les 8% que dans les communes de moins de... 792 inscrits (Béthencourt-sur-Mer).

22Tully, 28%. Friville-Escarbotin est un des plus gros bourgs où il obtient un bon score: 16% pour 3566 inscrits.

23Amiens, 73 595 inscrits, 8%, Abbeville, 18176 inscrits, 8%, Albert, 9%. Elle atteint ses 36% à Méréaucourt, hameau de... 14 inscrits.

24Certes, cette situation est logique si on construit un modèle probabiliste: tant que le théorème de limite centrale n'est pas applicable (petites populations), on peut obtenir des pourcentages très variables, quand les grandes villes ont un comportement électoral plus normalisé. Mais une élection présidentielle n'est pas un jeu de dés, et je montrerai au point 4 les inconvénients structurels d'unités politiques de si petite taille, et d'autres effets politiques de la ruralité.

25Si l'on excepte Épécamps et ses 9 inscrits (75% des voix pour ces deux candidats), la ville qui a voté le plus pour le couple «Le Pen + Saint-Josse» est Le Crotoy (2086 inscrits, 60%).

26Médiane et valeur maximale de chacun: M. Chirac (18%, 50%); M. Le Pen (17%, 47%); M. Saint-Josse (14%, 50%); M. Jospin (12%, 39%); Mme Laguiller (8%, 36%).

27Cf. ici aussi le point 4.

28Cf. le vote sanction des régionales de 2004.

29Les uns et les autres se réduisent souvent à des considérations du XIXe siècle (race, religion, voire classe sociale, indépendamment des genres... souvent absents).


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13 Mars 2005.