| Actualités et nouveautés | Le colloque de 1999 | Articles | |
| Bilans, débats, comptes rendus | Dernier ouvrage | Pointeurs et Bibliographie | |
| Page de garde | Vos commentaires et propositions |
Jean-Claude Guédon, notre invité de Montréal, nous a offert une analyse historique et sociale de l'Internet très détaillée, qui a été suivie d'un débat fort riche.
Encore une fois, les propos qui suivent engagent au moins autant le rapporteur que je suis (Éric Guichard) que leurs divers auteurs, au sens où je suis seul responsable d'éventuelles déformations des pensées des participants à l'atelier. Ceci d'autant plus que cette fois encore, la linéarité du séminaire a été volontairement cassée pour mieux mettre en valeur les différentes opinions émises. Mais tous reconnaîtront leurs propos.
Internet n'est pas physique, ce n'est pas un support, mais un concept, un «bouquet de protocoles». Ces protocoles ne sont pas imposés (on connaît les résistances à de telles contraintes), mais doivent être vus comme une langue véhiculaire (ex. Haoussa, Swahili): avec TCP, chacun fait son paquet dans sa langue, et se fabrique un dictionnaire langue locale <-> langue véhiculaire.
Mais pourquoi Internet a-t-il survécu? (cf. Rheingold, Howard. The virtual community: homesteading on the electronic frontier / Howard Rheingold. Reading, Mass. : Addison-Wesley Pub. Co., c1993).
JCG évoque les «cohortes de zouaves», informaticiens un peu asociaux, un peu utopiques, qui se réunissent pour piloter, faire avancer, maintenir les protocoles à leur meilleur niveau possible. l'IETF (Internet Engineering Task Force), qui en est le meilleur représentant, comptait 18 personnes au départ, pour 1500 aujourd'hui, ce qui correspond à une dizaine de milliers d'informaticiens bénévoles.
- De tous les jeux d'échec abordables (c'est à dire Deep Blue exclu, cf. le Monde du 14/2/96), le meilleur est gratuit (GNUChess).
- Autre preuve de succès, les compagnies privées qui rêvaient de réseaux propriétaires, ont dû y renoncer pour se sont rabattre sur les protocoles mis au point par les «militants» d'Internet, car la productivité des premières ne pouvait rivaliser avec celle des seconds.
- Enfin le protocole porte lui-même les gènes de la démocratie: n'importe qui peut devenir éditeur. A la bande passante près, un gros et un petit serveur sont égaux (pour l'avenir, fouiller cependant la future centralisation via ATM et les carrefours obligés comme Alta Vista).
- N'oublions pas la possibilité de transmettre une information compliquée à coût zéro: PGP (Pretty Good Privacy) en est un très bon exemple. Des produits informatiques deviennent propriété de tous, incontrôlables, non censurables.
- Il faut donc évoquer l'impossibilité de censure (qui a fait ses preuves avec des applications du genre: Chiapas contre Mexico, coup d'État en URSS etc.)
Nous en doutons. N'oublions pas que les charmes d'une situation en construction, sans règles, sont toujours circonscrits dans le temps. Si certains acteurs arrivent à très vite se positionner dans des créneaux dynamiques, c'est souvent pour vivre de leurs rentes quelques années plus tard (cf. l'éclosion des radios libres en France).
En revanche, il semble intéressant de raisonner en termes de «conflits nationaux».
Ce n'est pas Internet qui annihile ou réduit les hiérarchies, ce sont de jeunes Américains qui imposent leur mode de vie aux US comme aux petits pays européens. D'après divers collègues, aucun étudiant américain n'accepterait les postures de mépris communes à la majorité des enseignants français. Et l'argument clientéliste (études payantes) n'explique pas tout. Des hiérarchies garanties par des pratiques, des usages culturels passéistes vont sûrement s'effondrer. Mais c'est parce de nouveaux pays, de nouvelles normes, de nouvelles grilles s'imposent.
L'exemple de l'histoire est flagrant: le rayonnement des historiens français a été intense de 1930 à 1980, avec l'École des Annales. Du coup, l'histoire de la France et de l'Europe était l'histoire «glorieuse». Les historiens américains ont d'abord utilisé les modèles conceptuels des Annales pour les mêmes études, puis les ont appliqués à l'histoire des USA. Première conséquence: aujourd'hui les historiens français (et qui souvent travaillent sur l'Europe) ont comme interlocuteurs aux US une minorité (ceux qui travaillent aussi sur l'Europe) tandis que la majorité crée ses élites, ses propres concepts. Et seconde conséquence, aujourd'hui, le fonds de commerce de l'historien est outre-Atlantique, la dynamique des idées aussi, elle est devenue autonome de l'École des Annales, qui se «vend» fort mal. Même dans des disciplines comme les mathématiques, des faits analogues doivent apparaître.
Et donc, sans savoir si Internet va déplacer les mentalités ou si celles-ci vont piloter l'avenir d'Internet, nous pouvons admettre qu'un certain nombre d'individus ont déjà pesé dans le premier sens. Et ils sont souvent jeunes, américains et scientifiques.
Alors, le mythe Internet serait-il une utopie américaine, dont l'Amérique a besoin, à intervalles réguliers, dans ses grand-messes qui célèbrent ses jeunes? Et les conséquences sociales d'Internet ont-elles alors une parenté avec celles qui ont vu la diffusion mondiale du rock'n roll?
Trêve de boutades. Admettons néanmoins que les réseaux actuels favorisent une certaine granularité scientifique, accélèrent les réponses à des conjectures scientifiques, sont adaptés à une recherche en continu et non plus ponctuée par des articles personnels (ce qui valorise alors le travail collectif et le quotidien de la recherche); on peut aussi à une transformation des pratiques: la constitution de séminaires de discussion autour d'une première publication peut générer d'authentiques espaces de réflexion qui se stabiliseraient régulièrement sous formes d'articles, dont l'auteur serait en fait un rapporteur coopté par ses pairs. Les réseaux facilitent aussi la navigation dans les secteurs (et les institutions) les plus valorisé(e)s de la recherche mondiale.
Ce thème permet de faire le lien avec une autre problématique, évoquée bien plus tard dans la réunion: n'y-a-t-il pas inadéquation entre ceux qui profitent d'Internet et ceux qui paient, par exemple entre les nouveaux consommateurs et les universités qui ont beaucoup donné pour le développement des réseaux? Réciproquement, si des universités et des compagnies privées perdent du temps et de l'argent via des salariés qui expérimentent et développent Internet, le retour n'est-il pas supérieur à l'investissement?
Par exemple, il semble que pour une entreprise, un chercheur est plus curieux, plus efficace, mieux informé s'il fouille le Net et donc plus rentable, même s'il semble perdre du temps. Alta Vista est une gigantesque publicité pour Digital, malgré les millions de dollars dépensés. Les universités, quant à elles, savent très bien qu'elles vont se transformer totalement: les études traditionnelles de la fin de l'adolescence vont être remplacées par des formations «juste à temps», au cas par cas, des recyclages réguliers; la clientèle deviendra mondiale et alternera formations locales et à distance. Dans une logique typiquement française, les «Grandes Écoles» affichent une fois de plus leur opulence (électronique) face aux universités. La Sorbonne, encore auréolée de son prestige séculaire, fait aujourd'hui figure d'université bananière avec ses maîtres de conférences qui n'ont pas accès à des photocopieuses, quand le serveur Web de l'ENS enregistre 30000 accès par semaine (ceci dit, à Princeton, Columbia et NYU, l'accès au réseau est beaucoup plus difficile qu'on ne le croirait, au moins en sciences sociales, et même pour les professeurs invités). Mais dans les faits, les «universités» évoquées ne sont-elles pas déjà réduites à quelques centaines de centres prestigieux qui rivalisent à coup de pages Web?
Ces évocations nous rappellent que nous restons toujours dans le registre de «l'Internet professionnel». Un intervenant a insisté sur la distinction profonde entre monde Internet et autoroutes de l'information, au moins en France. L'approche française ne peut pas se libérer d'une conception minitelienne et commerciale: un serveur, pour beaucoup qui paient chacun un peu. Une émission massive pour un grand public passif. En ce sens, les autoroutes de l'information seront à mille lieues des concepts égalitaires de la communication, qui pourra n'exister que sur des départementales ou des chemins vicinaux. Choix inquiétant ou nouvelle preuve de l'obsolescence du capitalisme français, qu'il soit d'État ou privé?
En attendant, prenons conscience d'une autre réalité: énormément de gens, jusqu'alors réfractaires aux ordinateurs, au courrier électronique (matheux purs comme philologues, jeunes ou moins jeunes) veulent leur page Web. C'est un peu comme si Internet était le point d'orgue des mutations technologiques des vingt dernières années (photocopieur, fax, ordinateur), avec une masse critique d'adhérents qui faisait basculer le monde dans l'espace technologique.
1. Au XIXe siècle, les routes anglaises étaient payantes. Dans l'intérêt du développement industriel, elles sont devenues gratuites (et un siècle plus tard les autoroutes françaises étaient payantes).
2. La trilogie publicité/gratuité/vente:
La gratuité se conçoit tant qu'elle reste marginale. Si la totalité de l'économie passe sur les réseaux (ce qui ne saurait tarder, tant l'information est porteuse de valeur ajoutée, tant le numérique devient LA marchandise par excellence), il faudra bien imaginer de multiples systèmes de rémunération. Actuellement, on assiste à une multiplication d'appâts qui sont autant de pratiques publicitaires (cf. journaux, logiciels mais aussi livres, car un livre sur Internet peut propulser les ventes de la version imprimée).
3. Enjeux commerciaux. Un produit ne se développe que s'il y a assez de gains à partager (quitte à ce que le consommateur soit floué). Le multimédia était déjà possible en 1984 avec des machines bon marché (les Amiga). Ce fut un échec. Aujourd'hui, il faut acheter des machines puissantes, coûteuses, complétées par des périphériques pour arriver à de plus mauvais résultats qu'avec un Amiga. Mais cette situation implique beaucoup plus d'intermédiaires. Parce qu'un grand nombre de personnes espère sa part du gâteau, un gigantesque tapage entoure le multimédia. On peut imaginer qu'il va en être de même pour l'éducation dans peu de temps (cf. Le salon du Milia ces jours-ci). On peut aussi imaginer que le «soufflé» Internet ne monte que parce que les entreprises rèvent d'or électronique, et qu'il retombera bientôt, pour le plus grand bonheur ou malheur des universitaires.
4. Avantages de la gratuité? On pourrait penser par exemple que TCP/IP s'est imposé face aux systèmes propriétaires parce qu'il était gratuit. Tout d'abord, il faut se rappeler qu'il existait un bien meilleur système (ISO/OSI), gratuit lui aussi. Ensuite, c'est plutôt un (mal?)heureux hasard qui a fait de TCP/IP une norme. Et aujourd'hui, bien des systèmes et des logiciels payants s'imposent malgré leur piètre qualité face à leurs équivalents gratuits. Au point que divers informaticiens pensent être très prochainement obligés d'acheter ce qu'ils méprisent: à savoir un PC avec Windows et Word (à noter que si Windows 95 a intégré TCP/IP, l'installation de ce dernier est particulièrement difficile).
D'une part, à qualité égale, ce n'est pas une logique économique primaire qui prévaut (j'achète le moins cher); d'autre part, il y a un acteur fondamental qui peut imposer la gratuité, notamment en termes de protocoles et de culture: c'est l'État. Notamment l'État français s'il veut se donner les moyens de «se projeter culturellement dans le monde».
4 bis. Kidnapping. NetScape a tenté de détourner html; pour maintenir ce langage dans le domaine public et assurer son évolution, le consortium WWW a été créé. Microsoft a aussi essayé de fabriquer un html à ses normes. Échec. Mais pour combien de temps?
5. Éviter les investissements inutiles: on pourrait penser que la logique Internet évite de refaire ce qui existe déjà: on va chercher sur le réseau un outil avant de le (re)produire soi-même. Les pratiques actuelles des éditeurs nous prouvent le contraire: Chadwyck-Healey annonce la réalisation de CD-ROM de littérature française. Vont-ils entrer en contact avec l'INaLF, qui dispose de 4300 titres du XVIe au XXe siècle sous forme électronique? Non; sous prétexte que la qualité de Frantext (le produit de l'INaLF) laisse à désirer -ce qui relève à mon avis du franc mensonge-, l'éditeur britannique va faire ressaisir entièrement le corpus. Bien d'autres éditeurs semblent choisir la même politique.
Postulat de base: un article scientifique n'est pas une valeur marchande comme un grille-pain. C'est l'aboutissement d'une recherche financée par des fonds publics, destinée à d'autres chercheurs, pour d'autres productions scientifiques toujours financées par les mêmes fonds. Si une publication dans une revue prestigieuse valorise le chercheur, le comité de sélection est aussi composé d'universitaires, non pas de salariés de l'éditeur. Au XIXe siècle, les sociétés savantes troquaient leurs revues. Certes, il y a eu des problèmes de rapidité de la production, voire de censure (voir l'essor difficile de la phrénologie et ses retombées scientifiques inattendues), qui ont incité à en confier la gestion à des sociétés commerciales.
Mais aujourd'hui, le prix des revues a augmenté de 140% en 10 ans quand celui des livres universitaires a augmenté de 40%; Une société comme Elsevier a une marge bénéficaire de 35% sur son activité scientifique; depuis que cette société a racheté les périodiques de l'INRA, leur prix a été multiplié par six. Et pourtant, la circulation de l'information via ces supports est désormais trop lente. La diffusion d'un bulletin sur Internet permettrait une économie d'environ 30% sur la production; or la part des gains provenant des abonnements privés (hors argent public, donc) ne dépasse pas 30% de la totalité des revenus.
La mise à disposition des publications sur Internet éliminerait certes un marché factice, mais n'impliquerait pas une augmentation des financements publics et offrirait un accès à la production scientifique au Tiers-Monde (qui n'est pas composé que de pays à mille lieues d'Internet, cf. le Brésil).
Malheureusement, les éditeurs vont dans le sens d'un accroissement de leur monopole: quand un auteur signait un accord avec Springer-Verlag pour une publication, le copyright offrait une garantie contre les copies illégales et l'auteur restait propriétaire de son oeuvre; il avait donc le droit de déposer ses documents sur un serveur FTP. Aujourd'hui, ce même éditeur a modifié le formulaire de copyright: l'auteur n'a plus ce droit de dépôt, puisque Springer-Verlag promet de s'en charger. Contre quelle tarification future?
- la répression était aussi stupide qu'inutile.
- les robots sont vraiment bêtes!
- j'ai désormais peur pour notre serveur: maintenant que j'ai évoqué cette histoire avec les mots indispensables pour la narrer, les robots ne vont-ils pas tous accourir?
PS: l'homme a-t-il enfin réussi à inventer des machines à son image ?(...)
| Actualités et nouveautés | Le colloque de 1999 | Articles | |
| Bilans, débats, comptes rendus | Dernier ouvrage | Pointeurs et Bibliographie | |
| Page de garde | Vos commentaires et propositions |