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Éric Guichard
École normale supérieure

Internet et les chercheurs

Transformation des pratiques

Présentation de l'enquête devant le groupe interministériel de réflexion «Autoroute de l'information et recherche».

Support écrit à une contribution orale.
Bondy, ORSTOM, 26 mars 1996

Si cela fait un an que notre programme de recherche est ébauché, et bientôt six mois que le groupe de travail est constitué, il m'est néanmoins difficile de vous proposer quelques résultats: je puis juste vous citer les thèmes que nous sommes décidés à étudier, ceux que nous n'étudierons pas, vous préciser notre méthodologie et vous soumettre quelques intuitions ou conjectures.

L'équipe

Constituée d'informaticiens chevronnés, pères de l'Internet à leur manière, de sociologues et d'anthropologues, mais ausssi d'élèves philosophes ou mathématiciens, de bibliothécaires et aussi de représentants de la presse et de ministères, elle se caractérise par la motivation et la qualité des participants.

Son apparente hétérogénéité met tout de suite en valeur deux faits à la fois séduisants et retors de cette enquête: nous travaillons sur un domaine vierge; nous avons donc l'impression d'avancer vite... au début, même si très tôt, les champs académiques traditionnels (histoire et sociologie des sciences, par exemple) reprennent leurs droits. D'autre part, nous nous penchons sur un «phénomène de société»; s'il nous apparaît clairement que notre sujet est un peu «généraliste» et qu'à ce titre, il est utile de multiplier les avis et les regards d'experts divers, il nous faut très vite nous garder du bruit médiatique et sérier les problématiques pour n'en garder qu'un petit nombre. Les premières séances nous auront au moins permis de faire ces choix; il nous reste maintenant à plonger dans l'enquête. Tout en restant prudents: la population qui nous intéresse est mouvante, mal définie et nous n'avons pas de recul pour appréhender le terrain.

Le thème: Autoroutes de l'information ou départementales de la communication?


Axes:

A. Démythifier Internet.

1. Histoire et clientèle.

Il suffit de se rappeler qu'Internet a 20 ans, qu'en 1990, 500 personnes utilisaient Internet en France, que le prodige des bases WAIS n'émouvait que les informaticiens il y a 2 ans. Cet outil semblait inutilisable pour l'utilisateur éclairé: interrogation trop complexe, information trop orientée recherche informatique. Si donc dans le grand public, l'essor d'Internet équivaut à la diffusion des pages Web, n'oublions pas que les possibilités de l'Internet actuelles sont avant tout liées à deux facteurs: nous disposons désormais d'ordinateurs puissants ET de langages évolués: les possibilités d'indexation totale sont réalisables sur un micro-ordinateur non connecté à un quelconque réeau. Il est donc conseillé d'éviter de distinguer Internet de son environnement technique.

2. Une question récurrente.

Ordonner et diffuser l'information, ou le serpent de mer de la documentation. Je laisserai Christine Ducourtieux évoquer ce problème, qui renvoie autant à des pratiques nationales qu'à des pratiques propres à certaines disciplines: en cela le mathématicien et l'historien se distinguent de l'informaticien.

3. Silicon Valley.

Démythifier Internet, cela consiste à rappeler qu'il n'y a pas de problème de sécurité sur le réseau (ou pas plus qu'ailleurs...) et à rappeler l'espoir de spécialistes comme Jean-Marie Hulot, qui imaginent de gros développements qui permettront aux entreprises d'avoir enfin un et un seul fichier pour leurs catalogues, leurs stocks, leurs commandes etc. Un bien petit projet, en fait. C'est aussi rappeler qu'il suffit de trois chercheurs pour construire un projet innovant et donner quelques exemples de ce que des robots peuvent faire (interrogation de serveurs ftp en temps différé, gestion du courrier etc). C'est donc d'une certaine manière, rendre l'informatique beaucoup plus proche, simple et claire.

4. Comptages.

Et cela sera, du moins nous l'espérons, poser des problèmes de dénombrement: combien de praticiens, combien d'utilisateurs, combien de façonneurs de normes et d'usages? 20 000, comme nous l'imaginons, ou 100 000, comme le prétend France-Télécom? (Une dernière estimation a fait chuter le nombre d'usagers Internet aux USA de 24 à 9 millions).

On pourrait aussi se demander «quels usages?»


B. Pratiques sociales.

Car à l'exception des informaticiens qui produisent leurs publications devant un écran, au sujet de méthodes qui améliorent l'informatique, qui ont tout intérêt à optimiser sous toutes ses formes cet outil, à prouver qu'on peut éviter la duplication, qui utilise vraiment l'Internet?

Dans les autres disciplines (qui pourront devenir des champs d'information commerciale bientôt), quelle est la qualité de ce que l'on trouve?

Ne sommes nous pas encore des consommateurs curieux et vite déçus? Et que pouvons-nous faire sur Internet sans la présence, l'accompagnement permanent de ces informaticiens, aujourd'hui encore plus qu'il y a un an? Car maintenant les réseaux sont bouchés, et il faut multiplier les astuces pour récupérer le dernier logiciel qui permettra de naviguer sur Internet, pour interroger Alta Vista quand tout le monde dort etc.

Quelle est la proportion, chez les littéraires par exemple, d'utilisateurs d'Internet?

Si à l'ENS une centaine de personnes utilise régulièrement le mail, le nombre de «curieux» se limite à une poignée. A Princeton, à NYU, à Columbia, les ordinateurs connectés sont d'accès difficile et le protocole MIME n'est pas encore répandu. Harvard fait figure de pionnier, avec son prosélytisme.

Certes, le nombre de personnes désirant un accès PPP se multiplie et Eudora génère une nouvelle dynamique. Mais nous sommes à l'ENS! Et outre ses problèmes de confidentialité, Eudora véhicule un mythe universel sur lequel nombre d'utilisateurs risquent de se casser les dents.

En bref, l'usage d'Internet va sûrement se développer, y compris dans les chaumières des chercheurs. Mais aujourd'hui, les pratiques sont très limitées et nécessitent un fort accompagnement.

Dans la même série, peut-on être sûr qu'Internet permet de rencontrer des personnes que l'on n'aurait jamais vues? J'en doute. Si ce mode de communication permet une accélération des rencontres, nos interlocuteurs sont intellectuellement très proches de nous: un économiste de l'ENS dialogue avec un économiste de Harvard. Si nous communiquons par «courriel», n'est-ce-pas pour organiser de futures rencontres? Je crois qu'il faut garder en mémoire ce système d'interrelations entre des petits groupes, avec tous les codes de l'échange associés.

Quelles transformations sociales sont d'ores et déjà flagrantes? Et comment les interpréter?

1. Alta Vista

Nous sommes tous convaincus que l'explosion des discours sur l'Internet, à défaut de l'explosion des pratiques est liée au langage html et à la diffusion des «feuilleteurs».

Certains membres de l'atelier sont persuadés que l'apparition d'Alta Vista est une seconde révolution. Est-ce parce qu'ils ont trop travaillé chez Digital?

Et pourtant Alta Vista devient un passage obligé et génère des pratiques de détournement: on y apprend les langues étrangères (en comparant les scores de diverses tournures idiomatiques), on y recherche des personnes à partir d'articles, d'extraits de phrase; on peut reconstituer des réseaux militants: 14 articles contiennent l'expression «trou d'ozone».

Accessoirement on découvre un violent conflit linguistique: celui qui oppose langue anglaise et langue américaine... 574009 scores pour behavior, 153213 pour behaviour.

Cherchez les détournements, vous trouverez les pratiques sociales!

2. Démocratie.

A un niveau plus général, on nous parle de démocratisation, d'aplanissement des hiérarchies grâce à Internet. Mais Internet ne s'exporte-t-il pas en même temps que les modèles sociaux américains, beaucoup moins hiérarchisés que dans la vieille Europe? L'information, ou plutôt sa rétention, n'est-elle pas le complément naturel du pouvoir, en France et en Italie? Réciproquement, le mythe de la démocratie n'est-il pas constitutif de l'identité américaine? Et le battage autour de l'Internet une forme récurrente des grand-messes dont se nourrissent les Etats-Unis?

Cela nous renvoie à la construction des identités nationales, un thème certes éloigné de notre enquête, et néanmoins fort et fort mal évoqué dans la presse: face au service public à la française il faudrait évoquer le domaine public à l'américaine, et rappeler que face au capitalisme, qu'il soit d'Etat ou privé, le consommateur français ne dispose d'aucun avocat. Il ne s'agit pas d'idéaliser un système aux dépens d'un autre, il s'agit juste de rappeler que les notions de domaine public et d'espace privé ont du sens de chaque côté de l'Atlantique, avec des frontières qui ne se superposent pas. Et qu'enfin aux USA aussi le national s'insurge contre les vélléités supra-nationalistes d'organismes comme le FMI ou la Banque Mondiale.


C. Poursuite de l'enquête et prospectives.

1. La méthode

Nous continuons à démythifier, déshabiller l'Internet pour mieux cerner les concepts qu'il véhicule et leur valeur. Nous explorons ainsi les aspects techniques, historiques, sociologiques.

Par ailleurs nous poursuivons l'étude de l'histoire sociale des réseaux et de leurs pères fondateurs, avec des entretiens, et enquêtons sur l'Internet via l'Internet: la plupart des statistiques que l'on peut constituer étant plus accessibles et plus fiables que celles que l'on pourrait ramasser autour d'un questionnaire, fût-il cyber. Nous espérons aussi pouvoir réaliser une cartographie des interrelations européennes (qui référence qui sur sa page Web?), si Digital nous permet ce type d'exploration.

Enfin, nous nous efforçons de pratiquer nous même au maximum l'Internet: pages Web que vous connaissez, serveur miroir, groupe de news...

2. Quel avenir?

Certains d'entre nous sont persuadés que nous vivons les dernières années Internet: écrire en html est d'une facilité déconcertante, et les scripts de toutes les pages sont diffusés. Avec la diffusion des applets (code mobile) autour de Java ou de MMM (rencontrer les gens de l'INRIA) les programmeurs se réapproprieront l'Internet.

Ensuite, les départementales de la communication vont disparaître au profit des autoroutes de la consommation: mélange de câble (information à sens unique) et de Minitel (75 bits versus 1200 ou 64 Kbits versus 10 Mb), mais aussi réapparition de noeuds, de carrefours obligés.

Enfin, les pratiques sociales qui se sont mises en place lors de la constitution des multiples petits groupes qui constituent l'Internet (avec des pratiques de cooptation, parrainage, initiation etc.) ne résisteront pas à un Internet de masse.

Si jamais ce dernier se répand!

Car on pressent la diffusion de 3 Internets: le premier, universitaire; le second, professionnel au sens large et le troisième, orienté grand public. Mais est-ce encore làde l'Internet? Et le succès de ce dernier volet apparaîtra-t-il dans deux ans ou dans dix, voire quinze ans? En revanche, on pourra garder en tête l'agacement croissant des pionniers de l'Internet face aux tentatives d'appropriation du monde privé, leur volonté d'en découdre avec le(s) pouvoir(s), et qui sait, d'en appeler aux citoyens pour débattre de cette n+1ème dimension du contrôle social total, après le téléphone, la vidéo et la carte bancaire.

Reste une dernière utopie accessible à l'universitaire: réorganiser la connaissance, réinvestir la culture, en lui donnant un profil européen, multilingue. Dernier espoir du scientifique face à une technique qui a aujourd'hui les moyens de nous suivre tous à la trace.

Éric Guichard


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