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Informatique et démocratie

Éric Guichard
Table ronde «Informatique et démocratie»
Institut français d'Athènes, 11 mars 1999

Aujourd'hui, l'on assiste à la renaissance de débats sur les interactions entre technique et société. Le point focal de ces débats est l'innovation, c'est à dire Internet; on oublie qu'Internet est une des composantes de l'informatique, et que l'étude d'une innovation coupée du système technique qui l'environne génère de graves erreurs d'interprétation. Aussi suis-je heureux de voir que le thème choisi n'est pas la recherche d'une «Renaissance, d'un nouvel humanisme lié au développement des réseaux» (cf. http://www.fwsymposium.org/UK_PART_1/index.html, colloque du Futuroscope avec diverses personnalités dont Jacques Attali, dont l'inscription coûte la bagatelle de 9000 F pour 5 jours), mais un thème bien plus sobre: informatique et démocratie.

Il m'apparaît qu'une innovation réussie génère très vite du monopole, et que les monopoles économiques sont une menace pour la démocratie.

Par démocratie, j'entends certes un «régime politique dans lequel la souveraineté appartient à l'ensemble des citoyens, sans distinction d'aucune sorte», mais surtout l'ensemble des pratiques sociales qui témoignent de la réalité du régime politique: respect des droits fondamentaux de la personne humaine, notamment liberté politique, civique, personnelle et aussi intellectuelle; j'entends aussi la possibilité d'exercer des choix pertinents, pour le citoyen comme pour le consommateur ou le producteur: ainsi, il existe un lien direct entre démocratie et culture, entre démocratie et expression de la rationalité.

Représentations collectives associées à l'informatique

Autant, dans les années 1970 en France, l'informatique était vue comme l'instrument d'un monstre étatique décidé à ficher et à surveiller tous les citoyens, autant depuis quelques années, l'on assiste à une multiplication des discours vantant les vertus démocratiques et culturelles des réseaux Internet. Cet exemple est significatif. Ces discours, d'origine américaine, ont fini par rendre caduques les anciennes analyses françaises que je viens de mentionner (Note: les développements d'Internet et des logiciels libres prouvent, non pas que cette informatique est porteuse de démocratie, mais qu'un esprit démocratique -dans un groupe donné- favorise une production technique de qualité). Si bien qu'aujourd'hui, l'on assiste à un paradoxe: en pleine euphorie utopique liée au développement des réseaux, la France socialiste s'apprète à réaliser une opération dangereuse pour les libertés individuelles, en proposant de fusionner les fichiers informatiques de la sécurité sociale et des impôts; certains espèrent même lier le fichier informatique de la police aux deux premiers. Il apparaît donc que de telles utopies sont propres à étouffer la vigilance des citoyens.

Quelle valeur accorder à ces discours optimistes, qui associent progrès social et progrès technique?

Divers spécialistes d'histoire des techniques, dont David Edgerton (Annales HSS (ex ESC), Juil-Oct 98, num 4-5, pp. 815-837), rappellent les erreurs constitutives à l'étude des innovations techniques. Sur le plan scientifique, la valeur de telles études est faible ou nulle: on ne peut mesurer les effets sociaux d'une technique qu'une fois qu'elle est largement et depuis longtemps diffusée dans la société. Car le temps de l'appropriation est souvent long, supérieur à une génération, et mène à des détournements imprévisibles.Mais surtout, les analyses sur l'innovation technique contiennent l'idée, implicite ou explicite, qu'un progrès technique est toujours lié à un progrès social.

- D'une part, cela est faux, car l'on n'analyse que les innovations qui ont réussi: celles-ci forment une toute petite minorité des inventions, et l'on peut par ailleurs prouver que des nouvelles techniques débouchent rarement sur des nouveaux usages. En revanche, l'on omet de dire que des pratiques sociales débouchent sur des innovations en transformant des objets techniques.

- D'autre part, les analystes de l'innovation prétendent aussi qu'une région qui n'accède pas au produit innovant accusera un retard technique, économique et donc social. Cela est aussi faux: il faut distinguer lieu d'innovation et lieu d'usage: par exemple, l'Allemagne a accumulé un grand retard en matière automobile au début du siècle, ce qui n'a pas empêché ce pays de devenir un des lieux d'excellence de cette production quelques décennies plus tard. Autre exemple, les États-Unis avaient une grande avance aéronautique en ce même début de siècle, et ont été dépassés par l'Europe entre les deux guerres.

Ces constats prouvent que la double assertion «innovation=progrès social, innovation nationale=avance technique et sociale de la nation considérée» est erronée. Et ils incitent à se demander pourquoi «les récits de techniques centrés sur l'innovation et sur les savoirs formels sont essentiels dans la culture du XXe siècle». Un économiste de l'informatique aussi réputé que Paul David donne deux explications à cela:
- 1. l'importance de l'inventeur, construit comme héros national, qui permet de rejeter les innovations étrangères tout en renforçant les identités collectives;
- 2. «l'attraction politique du futur qui permet d'oublier le présent dans la démocratie». Ainsi, dit-il, «se développe une rhétorique révolutionnaire qui ne se révolutionne pas elle même». Les discours sur l'innovation ont donc avant tout une fonction idéologique, qui produit du leurre et brouille le débat démocratique.

Je reste donc perplexe quand j'entends qu'une technique va transformer le social et la politique. Les «visionnaires» qui vantent l'avenir et pressent les politiques de combler leur retard technique, qui serait cause de leur «déficit démocratique» m'inquiètent. Ces analystes qui se veulent «visionnaires», très répandus en France, ne sont que les partisans d'un ordre établi bien peu intéressé par l'amplification d'un débat démocratique.

Note: Les postes à relais ont été des instruments essentiels du pouvoir politique et militaire en Chine, au Moyen-Orient et en Europe. Si les citoyens français et américains ont pu en profiter pour échanger idées et nouvelles à partir de 1792, c'est bien par un choix politique. Nous voyons là qu'un instrument technique sophistiqué peut, suivant les usages qui en sont faits, servir le pire des totalitarismes comme la démocratie.

Je voudrais maintenant aller plus loin encore, en prenant des exemples du passé. Imaginons que notre conférence s'intitule «Livre et démocratie». Nous retrouvons alors un débat que nous cernons mieux; peut-être parce qu'il est séculaire, voire millénaire; nous savons que le livre, notre paradigme culturel, peut être à juste raison critiqué, interdit, ou qu'à l'inverse la diffusion de masse de quelques rares livres «autorisés» peut être dangereuse pour la pensée critique ou les libertés (ex: la biographie officielle de Kim Il Sung en Corée du Nord). Retenons que ce que nous apprécions dans les livres, c'est qu'ils nous apprennent à penser, à développer notre sens critique, notre culture. A condition de disposer de livres nombreux et variés.

L'on entend souvent qu'un des meilleurs exemples passés qui témoigne de l'incidence faste d'une technique sur le corps social fut l'invention de l'imprimerie; elle aurait été le vecteur de l'humanisme en Europe. Je crois pour ma part tout au contraire que ce sont les premiers humanistes qui sont à l'origine de cette invention. Analysons brièvement la socialisation et les conséquences économiques de cette découverte: l'imprimerie ne marqua le pas sur les techniques de reproduction antérieures qu'au bout de 60 ans. Ensuite, au XVIe siècle, les livres imprimés ou manuscrits, n'étaient diffusés que dans une petite élite. Enfin, les effets culturels «bénéfiques» de cette transformation technique se sont produits, suivant le point de vue que l'on adopte, entre un demi et deux siècles après l'invention. Ainsi, la relation entre la presse de Gutenberg (inventeur parmi d'autres) et la démocratisation des sociétés européennes est loin d'être directe.
Par ailleurs, si l'on ne considère plus l'angle des lecteurs, mais cedui dasfabriquants (éditeurs, imprimeurs, libraires), on découvre avec Henri-Jean Martin ((Atlas des) Littératures, p. 368, Enc. Univ. 1990) que «la première image que l'on peut avoir du commerce du livre au XVIe siècle est celle d'une compétition sauvage dans un marché très vite guetté par la surproduction et qui ne s'organise que lentement» . Il me semble qu'on peut très bien comparer cette situation à la compétition actuelle pour la recherche de monopoles en informatique.

Je pourrai évoquer si nécessaire d'autres grandes transformations techniques ou intellectuelles qui ont permis l'émergence de groupes sociaux qui se sont affirmés aux dépends économiques et politiques des autres: citons les banquiers et marchands à la fin du Moyen-Âge, les industriels et banquiers de la «révolution industrielle». Ainsi, l'on peut bel et bien penser qu'une nouvelle technique, dès qu'elle a des implications économiques importantes (condition et preuve de son succès), sollicite les appétits monopolistiques et se traduit fréquemment par une perte de droits pour de larges composantes de la société (cf. analystes du MIT).

Tout se passe donc comme si une nouvelle technique profite, dans les premières années de sa diffusion massive, à ceux qui réussissent à se l'approprier, souvent sous forme de monopole, et cette confiscation économique, a souvent des retombées politiques et culturelles néfastes. Mais pour se diffuser, une telle technique a besoin de discours qui la légitiment, qui énoncent des utopies (ou génèrent des angoisses pour ceux qui n'en disposent pas encore). Ces discours masquent le réel, faussent le débat politique et par là, menacent la démocratie.

J'appelle donc à une vigilance, qui consiste à refuser l'idée qu'une technique nouvelle incite à oublier les questions que l'on a pu se poser par le passé sur les relations entre technique et société. Je suis néanmoins d'un naturel optimiste, et confiant en le sens critique de cette partie de l'humanité qui a les moyens culturels et politiques d'exercer ce sens critique. Quitte à utiliser pour cela toutes les techniques à sa disposition.

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