Actualités et nouveautés Le colloque de 1999 Articles
Bilans, débats, comptes rendus Dernier ouvrage Pointeurs et Bibliographie
Page de garde Vos commentaires et propositions

L'Internet pour quoi faire?
Réflexions personnelles d'une bibliothécaire



Christine Ducourtieux
Ecole Normale Supérieure
Informatique Littéraire

communication au Colloque «Textes, documents et nouveaux médias: information ou déformation?»
Poitiers, 2 et 3 septembre 1996


J'aurais pu intituler ce texte de diverses manières et toutes éclaireraient son objet de façon autre, mais satisfaisante. Je vous en suggère quelques unes: «Les états d'âme du bibliothécaire face à Internet», «Laissons dormir Gutenberg, sa découverte n'est pas menacée...» ou encore «Pour en finir avec Internet!». J'ai finalement choisi «L'Internet, pour quoi faire?» qui n'est guère le titre le plus élégant mais qui a pour moi l'immense mérite de la clarté.

Encore étudiante, j'ai ressenti quelque désarroi devant le langage documentaire. J'ai appris, parfois à mes dépens, qu'il valait mieux savoir comment en amont les fichiers avaient été conçus, si je prétendais m'en servir. Aussi ai-je le souci en qualité de documentaliste de faciliter aux lecteurs l'accès à l'information. Qu'il s'agisse d'une base de données en ligne, d'un réseau, d'un CD-Rom ou bien encore d'un fichier classique de bibliothèque, je m'attache à en saisir le squelette. J'ai abordé l'Internet dans ce même esprit, avec en toile de fond une petite question entêtante «Qu'est-ce qui peut m'être utile?». Je me permets d'insister sur cette notion d'utilité, car elle semble bien souvent absente des discours sur l'Internet. Les phrases ont des allures de postulats: «Il faut s'équiper Internet», «l'Internet, c'est l'avenir!», etc. La presse parle du phénomène Internet; sous le manteau, beaucoup avouent mal connaître ce «nouveau monde» et la déception pointe sous l'expression, comme si ne pas être initié vous excluait du cercle des élus...

J'aimerais rassurer ceux qui n'ont pas encore eu la «chance de se connecter»: on peut vivre sans l'Internet. Les réseaux traditionnels de la connaissance n'ont pas été, pour l'instant, bouleversés par l'arrivée de l'Internet. Dans le monde de la recherche en Sciences Humaines et Sociales, la présence sur le Net obéit à des raisons de prestige, plus qu'à une «nécessité vitale». Et c'est là que le documentaliste rencontre une première difficulté, discerner parmi les institutions ainsi présentées, celles qui offrent autre chose qu'une image d'elles mêmes. Pour exemple, le site Web de l'EHESS a l'apparence d'une agréable plaquette de présentation, alors que l'ORSTOM a choisi d'en faire un support de documentation: accès à des bases de données, bibliographies, etc... Dans le premier cas, l'Internet fait office d'annuaire, dans le second les professeurs, les étudiants peuvent y puiser quelques matériaux de recherche. L'Internet est alors un nouveau support documentaire. Le rôle du documentaliste est d'en évaluer l'apport et de l'intégrer aux outils traditionnels.

Il faut que je m'attarde sur cette notion de support car elle est en quelque sorte le pivot de la réflexion du documentaliste face à l'Internet. Essayons de dépouiller l'Internet des habits trop grands que nous lui avons tous donnés pour lui restituer sa valeur d'outil, car c'est de l'outil dont nous avons besoin. Je veux le voir comme un tube, un fil permettant de communiquer, de transporter des informations, des documents.

Gutenberg et les autres...

Je refuse de penser à l'Internet comme à un concept, théorie chère à Jean-Claude Guédon. Certes les «pères fondateurs» du réseau ont été animés par une philosophie, qui est encore vivante chez les informaticiens universitaires. Ils ont construit collectivement un réseau, animé d'outils dont nous découvrons à peine l'existence. Je me sens trop novice pour enrichir ce débat théorique, et cependant je n'ai pu intégrer l'Internet à ma pratique professionnelle qu'après avoir joué avec quelques idées.

Je ne crois pas à la révolution Internet. Beaucoup semblent penser que le réseau va avoir les mêmes incidences que la découverte de l'imprimerie par Gutenberg. Bien entendu, il est difficile d'avoir une opinion arrêtée sur le sujet alors que nous ne bénéficions pas du recul nécessaire à l'analyse. Mais ce raisonnement me semble pêcher par défaut d'anachronisme: les médias sont friands des raccourcis historiques. Pour ma part je m'en méfie. L'imprimerie a en quelque sorte consacré l'arrivée des laïcs dans un domaine autrefois réservé aux clercs, soit ce que l'on a appelé le processus de laïcisation de la culture. Il me semble prématuré de parer l'Internet d'une puissance sociologique aussi grande. Je sais que certains ont parlé de désenclavement du Tiers Monde grâce au réseau. Je doute que les favelas soient connectées... Que cela permette aux chercheurs d'étendre leur aire d'influence géographique, je veux bien l'admettre. Il reste toutefois à prendre la mesure exacte du phénomène. Aux enthousiastes s'opposent les détracteurs. Ces derniers imaginent une gigantesque toile d'araignée, avec en son centre les Etats-Unis avides de pouvoir. Cette image semble empruntée à un livre de science fiction, dont l'auteur n'aurait pas le brio d'Isaac Asimov.

A l'initiative d'Eric Guichard, un Atelier Internet interdisciplinaire a été créé à l'ENS, sous la tutelle du département des Sciences Socialeset de la Cellule informatique. L'Internet devient objet sociologique. L'année écoulée a été principalement consacrée à l'analyse des discours au regard des pratiques observées au sein de l'école. Il est trop tôt pour présenter des résultats, mais il existe des différences notables entre les disciplines. Schématiquement, je pourrais dire, les informaticiens pratiquent et les littéraires parlent... Ceci ne nous avancerait guère, et passerait sous silence un fait à mon sens plus important. L'Internet est un nouveau support documentaire, qui comme ceux qui l'ont précédé, est intégré de manière différente selon le type, la nature de la recherche. En cela, il n'y a rien de nouveau, chaque discipline a ses propres exigences. Il est apparu, alors essentiel, de rester fidèle à une spécialité d'origine pour explorer l'Internet. En effet, le degré d'intégration des nouveaux outils technologiques diffère de façon radicale, et l'impératif de la «rapidité d'une recherche» est très variable selon les matières. En informatique, bien souvent l'article imprimé n'est que la forme ultime, voire de conservation, d'un document déjà connu des intéressés. En histoire, la situation est autre: l'article doit être la synthèse de recherches et alors peu importe que le temps de publication soit lent, car son but est de devenir un objet de référence. Ce type de «production» a la vie longue, car tout historien doit avant d'avancer une hypothèse, avant d'avoir le droit à la parole, faire la preuve qu'il maîtrise les travaux antérieurs sur son sujet. Aussi faut-il considérer l'hypothèse selon laquelle l'Internet va bouleverser les chemins de l'acquisition des connaissances sur des terrains différents. Un chimiste a-t-il les mêmes besoins qu'un médiéviste? Font-ils le même usage des techniques? Le postulat «une nouveauté chasse l'autre» a des allures de slogan publicitaire, et son principal défaut est de gommer hâtivement les différences. De nombreuses villes redécouvrent le tramway, faisons attention de ne pas enterrer trop rapidement des techniques anciennes.

Les partisans de la «révolution» Internet argumentent souvent en mettant en avant la gratuité du réseau, gratuité relative si l'on considère le coût des investissements publics qui l'ont rendu possible. Ce flou entretenu autour des questions financières n'est pas neutre. En toile de fond la volonté - je n'ose utiliser le terme trop chargé de sens, «d'idéologie» - de libérer le chercheur des circuits commerciaux. Finie la tyrannie de l'éditeur, du libraire, de l'imprimeur et que sais-je encore... J'ai assisté perplexe au débat autour du WebLouvre. Les «internautes» étaient unanimes: «ce jeune homme ingénieux n'était pas un pirate mais un missionnaire, grâce à lui les petits Brésiliens pourraient découvrir les chefs d'oeuvre du Louvre...». J'avoue mon scepticisme; je n'ai pas un respect immodéré pour les institutions mais j'ai quelque mal à percevoir l'auteur du WebLouvre sous les traits d'un évangélisateur. Il n'aurait peut être pas été incongru et sûrement plus courtois d'informer le muséede cette présentation électronique. L'Internet est un espace de liberté, et cela est bien. Toutefois, il semble que malgré l'adoption de signes de politesse (notamment dans les groupes de discussion), les règles de conduite ne soient guère fixées, voire pensées.

Par ailleurs, je ne suis pas certaine, qu'il faille déclarer la guerre aux éditeurs et autres gens de métier. Je trouve douteux l'usage que font certains de l'informatique pour s'improviser imprimeur ou écrivain selon l'humeur. J'ai envie de rappeler que tout métier possède sa propre culture et qu'il est plus heureux d'apprendre des autres que de jouer à l'homme orchestre...

Si nous voulons bénéficier d'un réseau, créé essentiellement, par des universitaires, il est sans doute temps d'abandonner le débat d'idées, et de nous en servir. Un tel réseau ne peut échapper aux enjeux économiques, mais ceux-ci n'excluent peut-être pas une «économie parallèle» basée sur l'échange de services, et de données dans des domaines peu mercantiles. La consultation de la base de données Frantext, de l'INaLF, est devenue très abordable après son arrivée sur le Net. Le chercheur a grâce à l'Internet quelques moyens pour alléger ses budgets de recherche, en s'associant à des organismes plus fortunés. Ainsi le CETE de Nantes avec Princeton, la bibliothèque municipale de Besançon avec l'Université du Kentucky... Quelques exemples, parmi d'autres...

Dernier point, destiné aux «traditionnels ou nostalgiques» dont je me sens plus proche, je ne crois pas que le livre électronique signifie la mort du livre imprimé. Essayez de lire longtemps sur un écran d'ordinateur. Vous verrez alors tout votre corps s'y refuser: mal de dos, yeux douloureux et autres maux... Tant que «l'homo sapiens sera doté de cinq sens», il préférera l'odeur et le toucher du livre. Dans un registre différent, les lectures «hypertexte» ne dispensent pas de la lecture traditionnelle. J'ai une longue pratique de la base textuelle du Trésor de la Langue Française, et je suis convaincue que le logiciel de type hypertexte qui l'anime est un outil précieux voire indispensable pour des chercheurs en Sciences Humaines et Sociales (finis les lourds travaux de comptages des mots, etc...). Toutefois, je suis tout aussi certaine que sans une connaissance préalable des textes ou du moins du contexte de ces textes, le chercheur ne peut rien en faire ou ne saura pas les faire parler. Les nouvelles technologies nous offrent un plus, à nous de savoir les intégrer à nos pratiques...

«Etats d'âme...»

J'ai eu l'impression au cours de mes lectures et rencontres professionnelles que le bibliothécaire français s'interrogeait beaucoup sur son rôle. Cette réflexion peut être en soi enrichissante, mais je ne crois pas qu'elle doive absorber nos énergies plus que de mesure. Que notre métier ait subi des changements à la mesure de l'évolution technologique des supports de l'information, la chose est entendue, et c'est un sort que bien des corps de métier connaissent. Je trouve plus intéressant, voire amusant, d'essayer, grâce aux nouveaux outils disponibles, d'enrichir notre pratique. Dans la bibliothèque traditionnelle, l'essentiel de notre temps de travail est absorbé par l'identification du livre. L'accès via Internet à des millions de notices bibliographiques devrait alléger considérablement, à plus ou moins long terme, le travail de catalogage des bibliothèques. L'économie de temps qui en résultera, pourrait nous permettre de dépouiller des fonds en sommeil faute de disponibilité. Je trouve qu'il faut rappeler le rôle de pionnier qu'ont joué les bibliothèques américaines en ce domaine, et les efforts faits pour améliorer les écrans de consultation de leurs catalogues ainsi que les logiciels qui les animent. Je pense précisément au protocole WWW/z3950 nouvellement installé et qui bouleverse les conditions de travail. Le chercheur peut désormais aisément consulter la Librairie du Congrès en son entier, soit près de 8 millions de notices. Le fait que la Grande Bibliothèque ait décidé de mettre également BN Opale en accès libre me semble augurer des jours heureux. La bibliothèque de la BPI est, elle aussi, accessible. Son exemple peut stimuler d'autres établissements. Alors les étudiants et les chercheurs pourront à loisir étancher leur soif bibliographique.

Soulignons l'attitude généreuse de ces audacieux; il faut quelque courage pour offrir son fonds au regard des autres. Cette pratique est familière aux anglo-saxons qui paraissent moins jaloux de leurs trésors bibliographiques, mais en France les bibliothèques aiment à garder le secret. Quels sont les motifs de cette discrétion? J'avoue ne pas toujours bien les comprendre. Chaque établissement semble affectionner son mode de classement, ses principes de catalogage. Je n'ai pas d'objection à ce que chacun cultive une manière d'être qui lui est propre mais je crois que la richesse d'une bibliothèque dépend plus des livres qu'elle possède que de la façon dont elle les indexe. Le langage documentaire doit être en premier lieu un outil de communication et non une science en soi. L'Internet comme les autres supports est conçu et animé par des hommes. Il ne suffit pas de mettre à disposition des terminaux, il faut aussi expliquer ce qui est ainsi accessible. C'est là, il me semble que se dessine le rôle d'expert du documentaliste. Toutefois il faut se départir de la pédagogie brutale qui consiste à attendre que l'utilisateur bredouille vienne penaud demander de l'aide. La formation des lecteurs aux divers supports de l'information devient une «ardente nécessité», et nous avons pour l'instant peu de temps à y consacrer.

Lorsqu'un adolescent répondait par l'affirmative à la question «aimez-vous vous promener seul en forêt?», le conseiller d'orientation lui indiquait pour métier la profession de documentaliste. Aujourd'hui, la réserve, un certain goût pour la méditation ne sont plus seules qualités requises, il faut parler...

Comment être sourds aux discours sur l'Internet alors qu'ils interfèrent sans cesse dans la pratique quotidienne de notre métier? Un exemple concret pourrait illustrer mon propos. Alors que je terminais une petite notice sur l'Internet et la Littérature, je lus une double page du Monde consacrée à ABU, serveur Web du CNAM. L'article élogieux vantait la générosité des Bibliophiles Universels qui mettaient à la libre disposition de tous des textes numérisés par leurs soins. Dans ma notice, je signalais ABU, mais également ses homologues. Un chercheur, lecteur du Monde et de ma notice, s'est alors écrié «Vous avez été bien cruelle pour ABU!».Aurais-je dû taire pour lui plaire l'existence des autres? Certes, ma prose «professionnelle» se méfie de la grandiloquence, et des éloges trop rapides. J'invitais les chercheurs à tester eux-mêmes ce serveur afin de se forger une opinion, et de le tester en concurrence avec d'autres. Ce qui me semble être la démarche la plus sérieuse.

Toutefois, admettez avec moi, que lorsque la presse braque ses projecteurs sur un objet, il est difficile de laisser ce même objet dans l'ombre ou de pas lui attribuer la même importance. Pour le journaliste, l'Internet fait «l'événement». Il suffit de considérer la place accordée à ce nouveau média dans nos quotidiens. Le documentaliste est donc désormais obligé de découvrir la parole, voire l'écrit. Il se doit d'expliquer, de justifier ces choix, de prendre parti. D'où un malaise grandissant dans la profession, le besoin de se définir comme des experts, des intermédiaires indispensables ou à l'inverse de se retrancher derrière la vision traditionnelle du bibliothécaire dont le rôle n'est pas d'analyser le document mais de le décrire, de le classer, de l'archiver.

Je me sens à la lisière de ces deux attitudes. J'aime le présupposé de modestie, d'effacement de la manière traditionnelle. Nous devrons toujours savoir rester en dehors des «modes» voire en dehors du «siècle» pour aider les lecteurs à ne pas être dupes de toute «nouveauté», mais pour cela faut-il encore que nous dominions les dites nouveautés.

L'Internet effraie comme ont effrayé les bases de données en ligne, les CD-Rom(s) parce qu'à chaque fois «on nous les présente» comme une fin en soi. L'un devant remplacer l'autre, alors que dans les faits chaque nouveau support a ses qualités et ses limites, et n'est souvent utilisable qu'en complémentarité avec les autres. Pour exemple, la micro-fiche souvent décriée, est encore à ce jour un meilleur support d'archivage que le CD-Rom. L'Internet est incontestablement un formidable outil de communication. Il offre aux utilisateurs un confort indéniable pour la consultation des bases de données en tous genres, et peut permettre d'échanger des pratiques et des savoirs à l'échelle planétaire. Cependant, le réseau nous protège mal des «pirates» et cela explique la réserve de certains. Je réalise que cette question soulève des réticences parmi les chercheurs, justifie leur prudence. Que les auteurs d'articles ou autres créateurs se protègent, je le comprends. Mais les emprunts de notices bibliographiques ne me paraissent pas être aussi graves que le vol de livres, par exemple. Avant de tout verrouiller, il est bon de s'interroger sur le profit qui peut résulter de certains échanges...

«Pour en finir... ou commencer»

J'ai conscience que toute théorie gagne à être étayée d'exemples concrets. Il aurait été un peu fastidieux de citer ici des adresses souvent indigestes. Je signalerai à la fin de cette communication trois articles qui peuvent servir de guides thématiques pour les «internautes» historiens. J'ai travaillé principalement en histoire médiévale. Le sujet m'est familier, et il n'y a pas encore une profusion de sources. Mon but n'était pas de dresser un inventaire, mais de ne signaler que ce qui méritait de l'être. C'est un peu s'attribuer le pouvoir d'un juge, et je comprends combien une telle position peut être contestable. Pourtant ayant entrepris le même travail pour la littérature, j'ai pu vérifier son bien fondé. J'ai été littéralement ensevelie sous le nombre des adresses fournies sur un tel sujet. Moins compétente, j'ai demandé à un chercheur de m'aider à faire des choix. Il a été encore plus «assassin» que moi. Sa déception était à l'aune de ses espoirs. Beaucoup de textes, certes, mais combien d'inutilisables? Que faire d'un texte de Shakespeare, si l'édition utilisée n'est pas mentionnée? Que faire d'un dictionnaire d'anglais médiéval qui ignore les notions les plus simples? Que faire d'une bibliographie ou ne sont répertoriés ni la date d'édition, ni même l'éditeur? L'image du labyrinthe Internet illustrait ce danger du «bruit». Pour y remédier, une seule attitude possible, une sélection stricte des documents selon des critères admis par les bibliothécaires, et plus encore par les chercheurs. Cependant, la situation évolue rapidement, l'apparition d'un browser dominant, Netscape, structure le réseau. Nous sommes des explorateurs moins démunis. L'Internet n'est plus seulement une vitrine alléchante. C'est un réservoir de ressources. J'en citerai quelques unes:

Les ressources bibliographiques: je pense aux catalogues de bibliothèques mais plus encore aux bibliographies élaborées par des chercheurs. Celles-ci sont mises gracieusement à disposition des utilisateurs du Net ou encore accessibles après autorisation, ou sous réserve de paiement. Bien que les conditions d'accès diffèrent selon les producteurs de ressources, l'existence de gisements gratuits laisse présager la possibilité d'échanges entre chercheurs, professeurs, étudiants. Un système de troc pourrait voir le jour. Personnellement, je verrai d'un bon oeil que l'exercice bibliographique soit ainsi rendu plus accessible à l'étudiant, et qu'il ait plus de temps à consacrer à sa recherche proprement dite.

Les ressources textuelles: j'entends par là les textes originaux disponibles sous une forme électronique pouvant être utilisés par le chercheur pour une exploration de type hypertexte. Ces ressources sont relativement minces pour l'histoire médiévale, et plus souvent accessibles sur CD-Rom que via l'Internet. Toutefois, les pratiques de numérisation, de stockage sur support électronique se banalisent. Il est peu audacieux de penser que l'Internet sera bientôt un merveilleux support de production, notamment pour des livres avec apparat critique. Il y a peu de temps, les textes classiques traduits faisaient le bonheur des chercheurs. Désormais, ils veulent les textes en langue originale, et de préférence avec les notes qui l'enrichissent. Ces nouvelles exigences donnent aussi la preuve de leur confiance en l'outil, et de leur familiarité avec l'hypertexte.

Les ressources documentaires: celles-ci sont particulièrement hétéroclites: expositions, programmes d'enseignement, projets de recherche, etc. L'intérêt qu'elles offrent est vraiment dépendant du public concerné. Il s'agit plus d'informations que de ressources.

Le mail et les groupes de discussion sont pour les chercheurs des moyens sûrs de sortir de l'isolement qui peut être le leur: abolition des distances, merveilleuse possibilité d'interroger un nombre croissant de personnes sur son domaine de prédilection ou encore de sortir de son champ disciplinaire. Ce qui signifie la liberté ou non de s'intégrer à une entreprise collective. Ces nouveaux modes de communication semblent être rapidement assimilés par les «non initiés». La crainte de ne pas pouvoir faire face à une foule de messages d'intérêt disparate, disparaît rapidement. Je suis abonnée à Biblio-fr (liste des professionnels de la documentation), et c'est un moyen efficace d'être informée des nouveautés.

L'apport de l'Internet dans ma profession est, me semble-t-il, de rendre inévitable le travail collectif. C'est avant tout un outil de communication, d'échange entre pairs mais aussi avec d'autres. Ainsi le dialogue avec les informaticiens est très enrichissant pour le documentaliste. Ayant toujours été un peu iconoclaste, j'ai souffert de claustrophobie dans l'environnement des mots clés. Il m'a donc été facile de m'enthousiasmer pour l'hypertexte. Pour exemple, comment ne pas être fasciné par un des derniers nés de cette technique: Alta Vista, 30 millions de pages Web que l'on peut interroger par uniterme. Aucun masque documentaire entre le chercheur et l'information. Ce type d'outil se prête admirablement à certaines recherches: une bibliographie de Grégoire de Tours, l'adresse d'une revue, le descriptif d'un institut, etc... Les questions doivent être pointues car il faut avouer qu'en cas contraire, on obtient une documentation fleuve. Pour l'histoire médiévale, 50 000 références... Aucun chercheur, aucun documentaliste n'aura la patience de fourmi de tester toutes ces adresses, et de l'avis d'un des informaticiens, père du projet, il faudra bientôt pré classer cette foule d'informations. C'est alors que l'on redécouvre les vertus du savoir traditionnel des bibliothécaires: principes de cotation, thésaurus, etc. Ici se rencontreront deux métiers, deux pratiques, deux modes de penser le savoir, différentes mais je n'en doute pas complémentaires.

Pareillement, il faut cesser de considérer l'utilisateur comme un enfant; pédagogie ne signifie pas infantilisation. Les bibliothécaires anglo-saxons ont compris qu'il fallait travailler avec les chercheurs, les étudiants. Ces derniers sont bien plus indépendants que leurs homologues français en matière bibliographique. L'Internet a été construit aux Etats-Unis par des chercheurs, pour des chercheurs, et ils font entre autres de la bibliographie. J'ai abordé l'Internet toutes griffes dehors, alors que les plus jeunes s'y amusent, «surfent» sans difficulté. Je dois à une collègue prétendument «inexpérimentée» d'avoir trouvé les catalogues d'éditeurs sur le Net. Ce qui, à terme, simplifie considérablement le travail de commande des ouvrages. Je trouve intéressant d'être obligée de devoir sortir de la routine, et plus prudent de montrer l'exemple, si l'on veut également transmettre un savoir traditionnel...

Un dernière question, l'Internet sera-t-il un outil d'appropriation du savoir à l'égal du livre? J'aimerais répondre non, et pourtant je sens que cette réponse est dictée par mon incapacité à dissocier l'éducation du livre. En fait, je crois que si l'on cesse de penser en terme de révolution, l'Internet peut devenir un outil d'apprentissage voire de savoir mais je crois heureux qu'il voisine avec d'autres supports. Dans l'immédiat, dans le milieu où j'évolue, l'écrit est toujours roi: mes textes disponibles sur le Web ne sont pas lus, alors qu'après publication papier je reçois l'avis des lecteurs. Cela sera-t-il longtemps le cas?

En conclusion, l'Internet est déjà un moyen de communication et de diffusion de l'information utilisable par les documentalistes. Il reste à en faire un outil de production...


Quelques références personnelles pour des adresses précises de sites sur l'Internet:

- «Les ressources Internet: L'information disponible en histoire sur Renater/Internet; Internet et les médiévistes: quelques adresses» dans Le Médiéviste et l'ordinateur, numéro 31-32, printemps-automne 1995.
- «Internet et les médiévistes: suite» dans Le Médiéviste et l'ordinateur, numéro 33, à paraître.
- «L'Internet et l'historien» dans la Revue Informatique et Statistique dans les Sciences Humaines, numéro 32 (Liège, 1996), à paraître.

Copyright © 1996 Christine Ducourtieux. All rights reserved.


Actualités et nouveautés Le colloque de 1999 Articles
Bilans, débats, comptes rendus Dernier ouvrage Pointeurs et Bibliographie
Page de garde Vos commentaires et propositions