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Sites internet pour départements littéraires

Éric Guichard
École normale supérieure
http://barthes.ens.fr

Note: le lecteur pressé se satisfera de la lecture des parties 1 et 2: la partie 3 répond à des questions fréquemment entendues. L'annexe décrit brièvement le cadre théorique dans lequel s'inscrit l'internet spécifique aux universitaires.

Sommaire

1   Préambule
--1.1   Logiques de l'érudition
--1.2   Site idéal
2   Sites web consacrés à la recherche et à l'enseignement
--2.1   Informations de base
--2.2   Sources documentaires
--2.3   Maintenance technique et sociale
--2.4   Revues thématiques et sites savants
--2.5   Outils d'érudition
3   Mise en oeuvre
--3.1   Culture informatique
----3.1.1   Consultation
----3.1.2   Codages et instruments de lecture-écriture
----3.1.3   Programmer
--3.2   Coûts et financements
--3.3   Participants
--3.4   Vidéo, etc.
4   Conclusion
5   Annexe
--5.1   Revues savantes
--5.2   Codages et protocoles
--5.3   Écritures de l'homme, écritures des machines
--5.4   Bibliographie

1   Préambule

Je présente ici quelques pistes pour l'élaboration et la maintenance des sites web des départements de l'ENS littéraire.

Il ne s'agit pas de proposer une série de recettes techniques: trop d'ouvrages y sont consacrés. C'est d'ailleurs une erreur que d'aborder la publication éléctronique sous ce seul angle technique. Aussi est-il préférable d'envisager la construction du site de façon chronologique, en expérimentant les formes d'écriture1 induites par l'informatique et l'internet, et la manière dont elles réorganisent nos méthodes de travail et nos pratiques intellectuelles.

1.1   Logiques de l'érudition

Ces enjeux autour de l'écriture ne sont pas toujours bien explicités, ce qui fait qu'on en entend parler par bribes: enseignement à distance (e-learning), gratuité ou non de l'enseignement, crise de l'édition, propriété intellectuelle, monopoles logiciels, etc. sont autant de facettes d'un même phénomène qui touche les professionnels de l'écriture que nous sommes2. Par suite, ces actualisations de la technique d'écriture ont des effets sociaux et économiques: l'écriture, premier instrument de la pensée, confère du pouvoir à celles et ceux qui la maîtrisent au mieux3.

Il convient donc de se débarrasser des préjugés produits pas les discours publicitaires destinés aux consommateurs: la maîtrise de l'internet n'est pas facile, mais complexe, que l'on se limite à de simples consultations ou que l'on s'engage dans la production d'une revue ou d'un site savant. Dans ce dernier cas, une bonne connaissance des contenus déjà existants est vivement conseillée. La compréhension des potentialités du médium passe par une pratique active, qui est de fait fort instructive: on perçoit alors les avantages de l'hypertexte et on se familiarise avec des outils informatiques aussi performants que méconnus. Enfin, puisque la publication sur le web renvoie à une problématique éditoriale ---ce qui incite les chercheurs à s'interroger sur leurs relations avec l'édition traditionnelle---, il convient d'être attentif aux moyens des lecteurs, qui disposent souvent de faibles débits et n'ont pas toujours les outils de navigation «dernier cri»: on évitera les «gadgets interactifs à la mode», en prvilégiant la sobriété.

Ainsi, l'internet doit être pensé comme un outil de travail scientifique, pour soi et pour les autres. Les objectifs de méthode, d'exhaustivité et d'exigence scientifique ne peuvent donc être escamotés au profit d'une vision utilitariste.

1.2   Site idéal

Heureusement, il n'existe pas. Mais un site qui n'est que la copie d'une plaquette papier est un très mauvais site. Roger Guesnerie a publié sur le web sa conférence inaugurale au Collège de France et il affiche son adresse électronique sans inquiétude. Il répond lui-même à son mail. De façon générale, une consultation des sites CNRS proches de l'ENS littéraire donne des idées, en termes de masse, de contenus, d'ouverture vers l'extérieur.

2   Sites web consacrés à la recherche et à l'enseignement

2.1   Informations de base

C'est la partie la plus simple à réaliser: elle prolonge les plaquettes papier. Il suffit de présenter le département, ses principaux axes de recherche et d'enseignement, les conférences ou colloques à venir, et de rappeler les moyens de contacter les membres dudit département. Mais se limiter à cette partie rend le site indigent.

2.2   Sources documentaires

Ces sources constituent en fait le squelette du site.

On privilégiera les documents rares et difficiles d'accès: inutile de proposer une liste de pointeurs généralistes pour la discipline ---ce qu'ont déjà très bien fait les enseignants du secondaire--- ou la numérisation hâtive d'un roman de Jules Verne ---disponible depuis 1995. Le recensement français de 1931, les Deux Dialogues de l'invention poetique de Daniel d'Augé (texte de 1560 imprimé en caractères de civilité), Les Complaintes de Jules Laforgue, sont autant d'exemples intéressants (à ne pas reproduire, puisque déjà publiés sur des sites de l'ENS).

Il convient de penser à la cohérence des sources proposées, mais cela n'est pas indispensable: des documents hétérogènes, précieux et fiables valent mieux qu'un projet bien structuré qui ne verra jamais le jour4. D'autre part, les moteurs de recherche indexent particulièrement bien les documents rares.

Ces sources peuvent se décomposer en deux groupes, très proches:

-- sources primaires (numérisation d'un texte ancien, données statistiques, etc.), et aussi secondes (maîtrises de qualité, thèses, bibliographies de tels travaux, liste de pointeurs très pertinents).

-- comptes rendus de recherches, de séminaires, notes de cours, et documents associés à de tels travaux (sources primaires, bibliographie, etc.). Il n'y a pas de honte à présenter une recherche en train de se faire, avec ses balbutiements, ses problématiques mal débroussaillées, etc. Au contraire, le travail d'écriture associé est d'autant plus fructueux que c'est ainsi qu'on constitue un réseau, souvent international.

2.3   Maintenance technique et sociale

A un tel stade de la publication, environ un an après le démarrage du site, se pose très vite la question de sa survie.

Dans l'état actuel de l'art (écriture non stabilisée), qui devrait encore se prolonger durant 10 à 30 ans, il vaut mieux éviter la séparation des tâches héritée du précédent régime. L'érudit qui confie la publication de son article à un technicien, ingénieur ou webmaster se retrouvera vite dépossédé de son texte, de ses lecteurs, et ne saura pas tirer profit de l'écriture hypertextuelle. Inversement, l'utilisation du web comme outil de publication et de recherche s'avère fort enrichissante: outre la mise en contact avec un réseau mondial de chercheurs, l'auteur découvre par lui même les bons et les mauvais outils d'écriture (logiciels et formats de fichiers).

D'expérience, il apparaît que la constitution d'un groupe de 3 à 4 personnes autour d'un séminaire de recherche (voire d'enseignement), où tous travaillent ensemble aux thèmes du séminaire, aux modalités de sa publication et aux effets réflexifs des pratiques d'écriture ainsi expérimentées, est très fructueuse: toutes les étapes de l'élaboration du site se déduisent logiquement d'une telle démarche, et tous les bénéfices intellectuels comme sociaux5 en découlent.

Il convient aussi de consolider le réseau créé, en informant ses membres des projets et nouveautés. On évitera les mails affichant les adresses de centaines de destinataires (comble de l'impolitesse) et pour lesquels le message est encapsulé dans un fichier d'un format que la moitié ne sauront lire. On préfèrera un courrier sobre, en ascii, éventuellement personnalisé. L'échange au sein du réseau est facilité par l'usage des alias ou des listes de discussion, aisées à mettre en place à l'ENS6.

Le web est aussi particulièrement utile pour l'organisation de colloques7: l'intérêt de l'internet réside en grande partie dans la possibilité de fédérer une masse critique de chercheurs et d'étudiants là où ce n'est plus possible dans les petites institutions de pays de taille moyenne comme la France.

2.4   Revues thématiques et sites savants

Une fois assurée la survie du site (c'est-à-dire bien souvent sa mise à jour régulière), on passe souvent à la revue savante électronique, affirmée ou non8: la publication de sources primaires incite à détailler leurs origines, intérêts, etc., donc à réaliser un travail éditorial. La multiplication de telles sources et présentations invite à les coordonner, les structurer par thèmes, en faire un commentaire dont la facture s'approche beaucoup de l'article. Il en est de même pour un bilan de séminaire, et pour certaines sessions où l'intervenant donnera la synthèse écrite de sa conférence.

En fait, la revue savante (électronique) a les mêmes caractéristiques que son équivalent papier, en matière de thématique comme en matière de rigueur scientifique: comité de lecture, comité de rédaction. On n'insistera donc pas sur ces points. Par politesse, mais aussi pour constituer un solide réseau, il convient de consacrer une «page» web à la façon dont les soumissions d'articles doivent être effectuées. Là encore, la transparence et l'ouverture sont synonymes de garantie scientifique.

La revue électronique a divers avantages par rapport à la revue imprimée: pas de contrainte de taille des articles, ni de régularité des numéros. L'essentiel est qu'elle soit vivante (évolutive). Les articles peuvent même être remaniés par leurs auteurs après une première publication: on ne se fixera donc pas sur des conceptions d'écriture qui sacralisent l'édition définitive, non modifiable.

2.5   Outils d'érudition

La somme des «objets intellectuels» précédemment décrits se complète souvent d'autres types d'outils: interrogateur de contenu (surtout si le site devient conséquent) ou des bases de données proposées (bibliographiques, statistiques, etc.), ce qui montre accessoirement à quel point la notion d'index, cruciale dans un imprimé, disparaît avec l'écriture numérique, sauf si on désire baliser un document par des marqueurs syntaxiques ou conceptuels.

D'autres objets peuvent aussi trouver leur place sur un tel site: logiciels méthodologiques intégralement en ligne (lexicométrie, statistique, cartographie, etc.), adaptés au corpus publié, ou applicables aux sources du lecteur. De tels outils sont très peu diffusés, mais néanmoins fort utiles, et permettent d'imaginer des formes peu connues d'interaction avec le lecteur.

Reste le plus complexe à mettre en oeuvre, mais aussi le plus passionnant pour un chercheur: imaginer, et concevoir un réel espace collaboratif9 centré sur le site, qui facilite le travail collectif, autour d'un texte élaboré ou d'une source primaire. L'idée la plus simple consistant à proposer à plusieurs chercheurs d'annoter sur le web un texte de référence10 et de tirer le meilleur parti de cette activité collective.

De grands progrès sont réalisés en ce domaine, principalement sous l'impulsion d'experts en sciences humaines qui s'efforcent d'adapter l'informatique à nos pratiques intellectuelles habituelles.

3   Mise en oeuvre

3.1   Culture informatique

3.1.1   Consultation

Les personnes les plus désemparées par l'internet gagneront à se familiariser avec les moteurs de recherche (comme Google11). Les portails comme Voilà ou Yahoo! présentent un semblant d'ordre thématique, mais ne sont pas adaptés aux érudits. Savoir obtenir des résultats pertinents à partir d'une problématique un peu fouillée prend parfois jusqu'à six mois: on découvre le web comme on découvre le fichier matières et les rayonnages d'une bibliothèque. Pour se former, on posera au début des questions simples aux moteurs: «naviguer sur le web», «maîtriser les moteurs de recherche», etc. C'est le moyen le plus efficace pour trouver les adresses de son choix, toujours plus actuelles et adaptées à chacun que ne pourrait l'être une liste de pointeurs énumérée dans le cadre de cette présentation. Très vite, on remarquera la pertinence des questions précises: «langue française Nicot» vaut mieux que «littérature».

On s'inquiétera peut-être de la masse des documents en provenance de l'étranger (Canada, Belgique ou Suisse) pour ce qui touche à la culture française: c'est la preuve que notre pays n'a pas le monopole en matière d'érudition nationale. Un tel constat permet par ailleurs de s'interroger sur la place future de l'ENS dans ce réseau mondial d'experts.

3.1.2   Codages et instruments de lecture-écriture

Visualiser le code source des pages consultées permet de se familiariser avec l'html12, qui n'est pas un langage, mais un codage simple. Sinon, de nombreux outils, comme les navigateurs et les traitements de texte contemporains, permettent ou de réaliser soi-même sa page web (en html, donc), ou de traduire une page texte en ce format13. Ces solutions ne sont pas toujours optimales, mais permettent de comprendre le codage de l'html (&eacute; pour é, &agrave; pour à, <p> pour un nouveau paragraphe, etc.). Il est bon d'avoir sous la main ce qu'on appelle un éditeur, c'est-à-dire un traitement de texte a priori rudimentaire14, mais qui affiche le code de tout fichier, quel que soit son format15.

Deux protocoles trop peu connus sont bien utiles: Telnet ou SSH (envoi de commandes sur une machine distante, sécurisé dans le second cas) et Ftp (File transfer protocol, transfert de fichiers) et il faut s'assurer qu'ils sont installés16 sur toute machine17. En effet, ils sont essentiels pour actualiser ou corriger un site18. Ils ont aussi d'autres avantages: Telnet permet de consulter et détruire sans inquiétude aucune les messages contenant des virus. Les logiciels Ftp aident à comprendre les transcodages effectués quand un fichier est basculé d'une machine à une autre, et les processus de compression, trop souvent implicites.

Petit à petit se construit la culture informatique indispensable. Il faut oublier le logiciel à tout faire que l'on utilise fréquemment, pour apprendre à en maîtriser (plus ou moins) une vingtaine, adaptés aux types de fichiers (image, son, texte, etc.), aux modes de compression, de traduction d'un format en un autre, etc19.

3.1.3   Programmer

L'élaboration d'un site web inciter parfois à programmer. Grâce aux milliers de tutoriels en ligne, la programmation s'apprend aujourd'hui facilement. De plus, un programme de quatre lignes, réalisé après une formation d'à peine une heure, offre souvent des résultats incomparables face aux logiciels autistes (et mal documentés) que nous avons coutume d'utiliser. Des langages, comme Perl, sont disponibles sur toutes les plates-formes20; gratuits, ils s'adaptent à des applications en ligne (interrogation de sites web, etc.) comme hors-ligne, et sont particulièrement adaptés aux littéraires (traitement des mots et expressions).

Les modes d'apprentissage de ces outils sont multiples: formations ad hoc21, consultation d'ouvrages, du web, et surtout bouche à oreille et mail. Il ne faut pas hésiter à poser des questions élémentaires, ni à profiter de la variété et de la qualité de la culture informatique de nos collègues et étudiants de l'ENS. L'existence d'un parc informatique hétérogène accessible à tous les élèves, chercheurs, connaissances d'un département facilite grandement la diffusion d'une telle culture informatique.

Au final, on apprend sans trop d'efforts à utiliser plusieurs systèmes d'exploitation, plusieurs logiciels, on trouve rapidement sur le web les informations et les outils que l'on recherche. On se sent alors serein à l'idée de construire ---si possible à plusieurs--- un site web.

3.2   Coûts et financements

Le coût de construction d'un site est avant tout d'ordre humain: l'informatique ne permet pas de réduire l'investissement intellectuel, mais d'en réordonner les modalités22. Il ne faut donc pas négliger le coût en formation (que l'ENS devrait pouvoir prendre en charge dans le cadre du prochain quadriennal), qui se complète par un travail de pratique souvent laborieux: au début, on se sent un peu «illettré», ce qui n'est jamais agréable à vivre quand on a réussi le concours de l'ENS..

Il est possible de faire financer des revues savantes électroniques. Cela implique de se lancer dans une activité d'entrepreneur (à ne pas confondre avec une activité d'entreprise), mais c'est assez aisé. De nombreuses recherches, a priori loin de l'internet, mais liées à l'érudition, sont financées par le CNRS, les ministères, diverses agences (RNRT, RNTL, etc.) et la Communauté Européenne, à condition bien sûr d'adopter une politique éditoriale électronique. On peut donc aisément faire financer un site web ou une revue électronique sans pour autant «vendre son âme». Seule contrainte: consulter le web et lire son mail.. pour être tenu informé.

Il ne faut pas hésiter à payer les personnes qui font la synthèse d'une conférence, la traduisent éventuellement, l'organisent de façon hypertextuelle, etc. Compter 8 heures de travail pour une conférence d'une heure et demie, réalisées par un chercheur ou un étudiant expérimenté. Payer ce dernier 100 F de l'heure me semble acceptable: le minimum serait de 200 F, mais on peut admettre que cet étudiant tirera un profit personnel d'un tel travail pour son DEA, sa thèse.. profit que j'évalue à la moitié du temps passé à réaliser un tel travail éditorial.

3.3   Participants

Ne pas oublier les élèves, souvent curieux, animés d'un esprit ludique, et profitant d'un réseau dont on ne dispose pas (ou plus): celui de leurs camarades, rencontrés à l'occasion de réunions festives23. Deux groupes, les «gourous» et les «tuteurs» (qui parfois se confondent) donnent aux élèves des conseils, cours, etc. et apparaissent ainsi parmi les meilleurs promoteurs de la socialisation de l'informatique à l'ENS.

Proposer à des élèves d'animer un séminaire et de construire le site web associé est aujourd'hui le plus beau cadeau qu'on puisse leur faire: ils seront alors dotés d'un outillage intellectuel actualisé et sauront d'autant mieux se défendre dans l'univers de la recherche qui sera le leur.

Mais, au-delà des élèves, il y a les anciens élèves, les doctorants en université, les ingénieurs de recherche, autant de personnes souvent très motivées, qui ont une réelle légitimité à participer à des recherches et à les infléchir. L'ENS a tout intérêt à s'ouvrir à de telles personnes.

3.4   Vidéo, etc.

Cette présentation a mis l'accent sur les pratiques classiques d'écriture. Rien n'exclut d'intégrer à un site des photographies, de la vidéo, du son, etc. Mais cela n'évacue pas pour autant les précédentes questions: certes, on peut apprécier de consulter l'enregistrement d'un enseignement auquel on n'a pu assister; mais une vidéo qui retranscrit sans retouches une conférence d'une heure et demie ne s'éloigne pas d'un texte linéaire, dépourvu de renvois. Comme un texte, un enregistrement se «réécrit» en fonction des potentialités du support, de façon à être structuré, annoté, interrogeable.

L'idée que la vidéo et l'audio renvoient à des formes d'oralité pré-scientifiques est un préjugé qui tient en partie au fait que l'on ne dispose pas, pour de tels formats, de la panoplie des outils que les érudits ont mis au point pour s'approprier le texte écrit. Cette affirmation doit pourtant être modulée car il ne faut négliger aucun instrument de travail: la carte, en tant qu'image, est aussi une synthèse intellectuelle parfois plus riche que la somme des textes en ayant permis la réalisation. L'appareil photo et le magnétophone sont des instruments qui ont profondément transformé les méthodes de travail des linguistes et des anthropologues, pour ne citer qu'eux.

Aussi ces formes spécifiques d'écriture doivent être expérimentées, commentées, poussées à leur limites.

4   Conclusion

On l'aura compris, sur un site web, la marginalité paie: on peut laisser les portails grand public poursuivre leur course à l'audience pour éviter leur faillite prochaine. L'ENS n'a pas vocation à publier l'horoscope du jour. On ne se désespérera pas d'une faible consultation: une page exceptionnelle est parfois consultée moins de 20 fois par jour. Un bon site devient un instrument de travail pour les collègues, mais il faut parfois attendre un an pour que sa renommée s'établisse. Ceci dit, on peut aussi avoir d'excellentes surprises24, et un site de qualité est régulièrement utilisé par la communauté savante à laquelle il s'adresse. La notoriété crée des effets de réseau sur les plans national et international qui s'avèrent vite d'une efficacité redoutable dans notre univers régi par l'économie symbolique.

La réalisation d'un site web n'est donc que le prolongement des activité scientifiques classiques, tout comme la culture informatique nécessaire à son entretien actualise notre outillage intellectuel en intégrant les instruments contemporains.

5   Annexe

Cet extrait d'un document transmis au CNRS dans le cadre d'une réponse à un récent appel d'offre permettra aux personnes qui le désirent de mieux comprendre en quoi les processus d'écriture sont transformés par l'informatique et l'internet.

[..]

Selon nous, l'informatique participe d'une recomposition de l'écrit, en tant qu'elle accroit considérablement les capacités d'agencement de listes, tableaux, graphes; l'internet amplifie cet état de fait, par un élargissement du laboratoire, vu comme lieu d'inscription sociale de l'outillage intellectuel.

Partir de l'écriture et de son évolution facilite l'analyse dès que l'on aborde les «technologies de l'information et de la communication»: les effets intellectuels d'une transformation de l'écriture se font vite ressentir, et leur incidence dans les champs politique puis économique s'effectue tout aussi rapidement. L'efficacité d'une telle approche est encore plus manifeste si on la complète par une étude attentive des pratiques chez les professionnels de l'écrit. Parmi ceux-ci, un groupe spécifique se dégage, les universitaires et les érudits.

5.1   Revues savantes

Une revue électronique se distingue d'une revue imprimée sur trois plans:

-- la taille d'une publication n'est plus contrainte économiquement. Ce qui se traduit par la possibilité pour un auteur de compléter sa contribution --souvent brève dans les revues imprimées-- des sources primaires ou secondaires sur lesquelles elle s'appuie. Leur publication facilite la lecture critique comme elle permet leur ré-utilisation à des fins de recherche ou pédagogiques.

-- Outre l'hypertexte, la revue électronique se complète aussi d'outils permettant le traitement et la réorganisation des documents publiés25. Ainsi, du logiciel à la carte animée, la revue électronique permet l'insertion d'outils d'écriture qui ne trouvent pas leur place dans l'imprimé.

-- Ces outils peuvent aussi s'émanciper des sources publiées, et permettre au lecteur de traiter ses propres sources (outils méthodologiques), ou entrer pleinement dans les processus d'écriture collective (outils expérimentaux, comme les logiciels de travail collaboratif). Ainsi, le lecteur, qu'il soit utilisateur de logiciels méthodologiques ou collaborateur de la revue prend une part active à la dynamique du site, et l'écrit perd son caractère a priori figé.

5.2   Codages et prntoc´lew

Parmi les effets économiques les plus attendus de la transformation de l'écriture, on note la multiplication des codages informatiques: parfois liés à une optimisation technique, plus souvent au désir des fabricants de logiciels et d'ordinateurs d'obtenir une position de monopole en matière d'écriture ou de lecture. Les deux facteurs obligent les utilisateurs à acquérir une culture (a priori technique mais qui de fait s'intègre dans la culture dite classique) d'autant plus importante qu'ils s'engagent dans des formes de travail collectif.

Si les formes contemporaines de l'écrit accroissent en théorie nos capacités intellectuelles, force est de constater que la variété des logiciels et systèmes d'exploitation actuels ont aussi un effet contraire, et rares sont les érudits qui peuvent reproduire aisément leurs pratiques de travail traditionnelles avec les ordinateurs et les réseaux. Pour lire, écrire, commenter, chercher, il manque une panoplie d'outils simples, correspondant aux besoins propres de communautés spécifiques de chercheurs, dès que l'on s'écarte du monde des physiciens. Et dans les faits, le passage d'un site réalisé par une seule personne à une revue proprement collective se heurte à de multiples difficultés, qui sont autant de freins à son développement.

La conception de tels outils (au moins sous forme de prototypes) nous semble relativement aisée, et leur mise en oeuvre suppose un travail d'écoute, d'expérimentation, de mesure des pratiques qui nous apparaît d'autant plus fructueux qu'il oblige auteurs, testeurs, et analyseurs à confronter leurs conceptions des pratiques intellectuelles. La revue électronique est d'autant plus propice à de tels travaux qu'elle constitue, comme la revue savante imprimée, un creuset du travail érudit collectif.

5.3   Écritures de l'homme, écritures des machines

A ces premiers outils d'appropriation du texte s'en ajoutent naturellement d'autres: outils lexicométriques, statistiques, cartographiques, les derniers renvoyant à une écriture graphique aisément automatisée, dont l'usage est laissé à la discrétion du lecteur (atlas historiques, par exemple). Ainsi, l'écrit (textes, nombres, etc.) est-il rendu manipulable de façon aisée, et la combinatoire obtenue produit souvent du sens. Ce statut s'étend à d'autres objets textuels: les archives électroniques créées par les serveurs facilitent la mesure et la description des usages des érudits engagés dans l'édition électronique (sans pour autant se substituer à des méthodes plus traditionnelles, fondées par exemple sur l'enquête ou le témoignage). Des sources analogues (access_log de moteurs de recherche ou de routeurs, archives de listes de discussions) peuvent aussi devenir des objets d'étude à part entière: déjà leur taille, souvent conséquente, et leur structure, rarement simple, incite à se familiariser avec les problématiques de l'informatique et de la linguistique avant d'en effectuer le traitement. Leurs contenus sont susceptibles d'intéresser historiens et géographes (mais aussi physiciens, sociologues, anthropologues, etc.), et de les sensibiliser aux notions d'index, d'extraction d'information, de moteurs de recherche. Les recherches dans ces derniers domaines profiteront, à notre avis, d'une participation active des érudits appelés à expliciter leurs pratiques intellectuelles.

Ces archives stimulent aussi l'expérimentation d'écritures aux confins du texte et de l'image, et peuvent dynamiser l'essor de nouveaux champs disciplinaires: l'exemple le plus simple est donné par les archives contenant, de façon explicite ou implicite, des informations de type géographique (numéros IP dans les access_log, données du RIPE ou d'un fournisseur d'accès national, etc.). Dans ce contexte, dès qu'un phénomène dépend d'une variable quantitative (temps, population, etc.), il est aisé de réaliser des cartes animées, qui posent explicitement la question d'une écriture qui, à l'instar de celle produite par le logiciel, ne s'insère plus dans l'imprimé, et qui se produit à la discrétion de l'usager. Comme les précédents, un tel exemple a de fortes incidences sur la discipline, puisqu'il est intimement lié à la notion de territoire; celui de l'internet s'inscrivant à la fois dans le territoire traditionnel et s'en écartant: par exemple, l'importance d'un site ne se mesure pas en termes de voisinages géographiques ni de taille, mais en fonction de la pertinence et de la singularité de ses contenus.

5.4   Bibliographie

Celle-ci est volontairement très brève, assurément connue de tous, et évite toute référence à l'internet:

-- Pierre Bourdieu, Homo Academicus, Paris, Éditions de Minuit, 1984.

-- David Edgerton, «De l'innovation aux usages. Dix thèses éclectiques sur l'histoire des techniques», Annales HSS, 1998 (4-5, Histoire des techniques), pp. 815-837.

-- Jack Goody, Entre l'oralité et l'écriture, Paris, PUF, 1997.

-- Christian Jacob, «Lire pour écrire: navigations alexandrines», Le pouvoir des bibliothèques, Paris, Albin Michel, 1996, pp. 47-83.

-- Henri-Jean Martin, Histoire et pouvoirs de l'écrit, Paris, Albin Michel, 1996.


1
Pas si nouvelles, car apparues il y a environ 60 ans.
2
On comprend alors que de nombreuses interrogations propres à notre milieu sont en fait des questions mal posées: piratage intellectuel, (il)légitimité des documents électroniques, opposition entre technique et travail théorique, etc.
3
Voir l'annexe (point X page X) pour plus de détails.
4
Il ne s'agit pas de valoriser les sites fourre-tout, mais de profiter de la variété des travaux des élèves d'un même département.
5
Il convient néanmoins de ne pas se désespérer si, la première année, le nombre de participants à un tel séminaire complété d'une publication en ligne est très réduit.
6
Cf. http://www.spi.ens.fr/sympa/demande.html
7
On évitera d'informer les chercheurs de la prochaine tenue d'un colloque sans les avoir invités au préalable à soumettre une contribution; cela apparaît comme une décision de factieux qui cherchent de la «claque» pour valoriser leur rapport scientifique. Et la communauté internationale des chercheurs ne se laisse pas leurrer par de tels petits arrangements entre confrères.
8
Il existe des sites érudits sans nécessaire fondation de revues. Cf. http://translatio.ens.fr pour quelques exemples.
9
L'attrait de l'internet tient beaucoup à de telles possibilités de travail à plusieurs.
10
Ou les commentaires de leurs collègues: la démarche est récursive.
11
http://www.google.com
12
HyperText Mark up Language.
13
Voir les options «enregistrer sous» des éditeurs comme ClarisWorks sur Mac, le Composer de Netscape, des logiciels comme Dreamweaver, etc.
14
Qui ne peut réaliser d'enrichissements typographiques.
15
BBedit 4.6, gratuit, est l'un de ceux-ci sur le Mac.
16
Exemple pour Mac: NiftyTelnet, Fetch. Les allusions au Macintosh sont liées à l'histoire informatique de l'École littéraire. Les mêmes objets existent sur Windows. Ceci dit, les meilleurs outils informatiques sont gratuits, et le nec plus ultra est offert par les logiciels dits libres. Autrement dit, n'hésitez pas à vous aventurer dans le monde Linux, qui offre des avantages impressionnants, même pour le littéraire le plus inquiet face à l'informatique.
17
Ils le sont sur les machines Unix et Linux.
18
Même si certains outils, comme Dreamweaver, prennent parfois aussi en charge de telles gestions de sites à condition qu'ils soient.. personnels.
19
L'internet est clairement la cause de cette multiplication logicielle, du fait de la variété des objets hypertextuels disponibles. Mais manipuler l'internet, outre les avantages obtenus en matière de recherche documentaire, permet d'acquérir sans trop d'efforts la culture informatique nécessaire au lettré.
20
Mac, Windows, Unix, etc.
21
Bientôt généralisées à l'ENS.
22
Et, dans le pire des cas (et hélas le plus commun), les logiciels grand public étouffent notre pensée plus qu'ils ne l'aident à se déployer: une suite comme Office n'est qu'un pis aller pour ingénieurs commerciaux, et tout à fait inadaptée aux besoins d'un érudit.
23
La prochaine histoire intellectuelle de l'ENS ne pourra passer sous silence les apports majeurs du.. Club Cirque en matière de renouvellement des pratiques d'écriture. :-)
24
Un site miroir était déjà consulté 2000 fois par jour deux semaines à peine après sa mise en place.
25
Sur le web ou imprimés: un ouvrage traditionnel peut tout à fait se compléter d'un index précis et intégral sur le web.

Page modifiée le 28 janvier 2002


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